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Maurice Marland
:
L'homme,
le professeur, le résistant
Le
lundi 9 Octobre 1944, une foule, dans le silence recueillie, endeuille la rue Clément-Desmaisons
et afflue autour du Collège Moderne et Technique. La veille, le cercueil
contenant le corps de Maurice Marland a été placé dans une Chapelle ardente
au parloir de sa chère École Supérieure et Technique dans laquelle il
enseignait, depuis un quart de siècle. Autour de lui ces compagnons de résistance
et parmi eux , le groupe des marins-pêcheurs, tous ceux qui l’ont aidé,
recueilli, réconforté, soigné depuis juin 1940, ceux qui, « parce qu’on ne pouvait rester sans rien
faire, parce qu’il fallait faire quelque chose » se sont engagés sans
attendre l’appel du Général De Gaulle, ceux qui ont constitué, à
Granville, l'un des deux premiers réseaux de résistance, en France.
Autour
de lui encore ses élèves, devant lesquels défilent des heures durant les
citoyens venus de tous quartiers, des communes voisines et de lieues à la
ronde. Depuis que l'atroce nouvelle de son assassinat a frappé la population,
le 23 juillet, et passée l'allégresse
de la libération, la ville reste dans la douleur à l’exception de quelques
« nationaux », collabos doublés de délateurs, auteurs
abjects de lettres anonymes. Ces « torchons venimeux », lourds de
vengeances personnelles, de rivalités familiales ou de voisinages ont été
dénoncés, le 6 février 1942, par le journal de Granville. Les dénonciations
honteuses et haïssables guident
les pas des sbires de la Gestapo vers les planques des patriotes. Des hommes et
des femmes ordinaires accueillent, au péril de leur vie, soldats britanniques
et français, blessés et traqués, en l’attente d’un départ, la nuit
venue, sur le bateau d’un pécheur.
Huit
jours avant que l’occupant ne cède la place, huit jours avant que les soldats
américains ne fassent leur entrée, le 31 juillet, dans la cité, son corps est
retrouvé, au petit matin, en lisière de la forêt, à La Lucerne d'Outre-Mer.
Il est plié dans la première des quatre fosses hâtivement creusées pour
d'autres patriotes promis à être, à sa suite , lâchement assassinés et non
fusillés, comme tant d'autres qui crièrent “Vive la France et Vive la Liberté”
devant le peloton d'éxécution. La débâcle des troupes allemandes aura, sans
doute, perturbé les plans de liquidation des membres des réseaux de résistance
préparés en collaboration avec la milice. La plainte déposée au titre de
« crime contre l'humanité » par son fils Serge sera classée sans
suites possibles, les auteurs directs et indirects du meurtre ayant fait l'objet
de décisions de non-lieu, d'acquittement ou de condamnations par les tribunaux
militaires permanents de Rennes et de Paris en 1950 et 1951.Les condamnations à
mort de trois d'entre eux pour « assassinat » furent prescrites
en 1970 . Elle aura eu, cependant, l'intérêt
de lever toute ambiguité
sur l'identité des assassins. Arrêté, le 22 juillet par des français
appartenant à la milice et remis aux feldgendarmes,
l'assassinat fut exécuté par des militaires allemands dont les noms
sont inscrits dans les archives de la justice militaire. Il fut vraisemblablement
commandité par le Sonderfuhrer Aloîs Kihm qui n'était jamais parvenu à
confondre, aux cours de divers interrogatoires, le résistant dont le panache et la crânerie exaspéraient
sa ferveur nazie. Il était,
en effet, présent, la veille, sur la route de la Rochelle Normande où s'était
repliée la Feldgendarmerie de Granville. Maurice Marland fut séquestré au presbytère
de cette paroisse, avant d'être exécuté, vers 1heure 30 du matin.
Pour avoir résisté à ses amis qui le pressent de s’effacer, pour
avoir encore cru à sa « baraka », pour avoir voulu rester parmi ses
hommes et beaucoup de femmes parmi eux, pour avoir voulu continuer à porter
secours, avec d’autres bénévoles de la Croix Rouge couvrant la Croix de
Loraine, aux victimes des bombardements, il passe outre la nouvelle de sa
probable arrestation portée par un de ses anciens élèves. Ce 23 juillet, le
maire de la Lucerne reçoit un billet rédigé en français qui lui ordonne
d'enterrer la victime, avant 21h, le soir même: « C'est la guerre disent
les feldgendarmes, il n'a pas besoin de cercueil ». Il en aura un, néanmoins
et restera inhumé dans
le petit cimetière, jusqu'au 8 octobre.
Le
lendemain matin, le char funèbre portant la dépouille de Maurice Marland,
sort de la rue Clément Desmaisons, s’avance sur le Cours-Jonville, s’arrête
devant le monument aux morts de la Grande Guerre. Engagé volontaire, en 1914,
il en ressort blessé et meurtri, mais déjà, préparé aux disciplines du
renseignement. L’hymne national retentit ; frémissent les drapeaux en
berne des rescapés de la « der-des-der » et pleurent les veuves et
les mères des pupilles de la nation dont le tuteur attentionné ne viendra
plus. Le cortège, s’avance dans la rue Paul Poirier, dépasse les échoppes
amies du libraire, de la vendeuse de jouets et s’engage dans la rue des Juifs.
La foule remonte la marche journalière du professeur et du résistant entre les
deux « boite aux lettres »
où les agents du réseau déposaient leurs messages sans éveiller
l’attention. La première, dans le petit commerce de « la p'tite
Jeannette » qui le recueille, en mars 1943, lorsqu’un arrêté du maire
enjoint les habitants de la Haute Ville de quitter leurs demeures pour livrer la
citadelle à l’occupant. Plus haut, dans cette rue familière, certains
tournent la tête vers la muraille et l’espèrent encore, le coude appuyé au
muret, le regard sous l’emprise apaisante du large, l’esprit déporté, au
delà du bien et du mal, par l’irréductible volonté de restaurer la paix.
Passé
le pont-levis, le cercueil retrouve, en contrebas de sa demeure, la trace
de ses pas vers la seconde « boite aux lettres », celle de la
buraliste de la place Cambernon. La perspicacité de « Marie-tabac »
a déjoué, en février 1943, le piège tendu au « professeur de Guibray »
(nom de code, alias Max, alias Robespierre) par des agents ennemis infiltrés. Épaulé
par le groupe de ses marins, il entre, bientôt, dans l’ombre de la petite Église
du cap Lihou laissant sur le parvis autant de fidèles à la mémoire de cet
amoureux de la liberté à en mourir. « Qu’il est doux de vivre »
fut le dernier message codé envoyé à Londres, quelques jours avant sa dernière
et fatale arrestation.
Plus
tard, au détour du boulevard des Terreneuviers, il salue le domicile des marins
et pêcheurs, ceux qui prirent le large, un soir, à la voile, quand le martèlement
des bottes allemandes sur le quai percutait au cœur les fugitifs serrés sous
le pont. Il salue la mémoire des autres,
raflés, la nuit du 21 au 22 juin 1941, comme tant d’autres communistes français;
ils payèrent de leur vie la
rupture de l'odieux pacte germano-soviétique ils ne revirent jamais leur port
d'attaches. Plus loin encore, un dernier regard vers le Plat Gousset, sur le
Normandy Hôtel livré à la Feldgendarmerie où il fut conduit, comme tant
d'autres patriotes, sur dénonciation de « nationaux » anonymes. Le
cortège gagne les hauteurs, vers cette villa de la Croix du Lude, dernier
refuge précaire à l’écart des dénonciations ultimes de ceux qui avaient
trop à craindre sa parole.
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Au
cimetière marin ouvert aux promesses des Iles, par où transitèrent tous ceux
dont il avait organisé la fuite pour reprendre le combat pour la liberté et
l’honneur, le Préfet, au nom du Gouvernement Provisoire de la République,
rend l’hommage de la nation à
« cet homme à la fois énergique, simple et bon ». A travers sa
personne il salue tous ceux qui, parmi tant d’autres victimes du devoir, ont
choisi le refus et n'ont jamais abdiqué devant l’Allemand. Le représentant
de l’État, exaltant les valeurs morales exacerbées par Maurice Marland,
incite ses concitoyens à surpasser leurs divisions, à oublier les querelles
partisanes en cultivant la patience, la tolérance; à peine remis de leurs
souffrances et de leurs privations, il les invite aux sacrifices que la
situation de la Nation impose « pour qu’une France Nouvelle renaisse qui
soit juste et qui soit propre ». Au paravent, émotion contenue, éloquence
retenue, le nouveau chef de la Résistance et le représentant de la nouvelle
municipalité ont trouvé les mots qui parlent à tous de l’homme de cœur, du
professeur autant éducateur qu’enseignant, du résistant dont l’empreinte
sur la ville a pénétré la familiarité des familles.
Ils
disent l’allure jeune et fière de celui que ses condisciples de l’École
Normale d’instituteurs de Caen appelaient déjà « le beau ténébreux »,
large front presque abrupt dont le surplomb couvre un regard profond, mystérieux
presque dont l'ombre parle les tragédies
du siècle . Ils disent encore le port altier, malgré la
taille moyenne et la constitution robuste, l’élégance poussée jusque
qu'à cette façon particulière de poser le pied à terre comme pour prolonger
le pas. L’homme impressionne par sa mise impeccable, toujours « tiré à
quatre épingles » sous la gabardine, costume clair ou foncé selon le
jour et la saison, nœud papillon
sous le feutre ou le canotier, fume-cigarette en ivoire dans le quel glissent
ses Congo. Aisance souriante qui l’impose dans le respect qui s’impose à
l’autre et qu’il inspire tant dans son enseignement que par ses dévouements
multiples dans la cité.
Professeur
de français, d’instruction civique et morale, et d’anglais, Maurice Marland
impressionne encore par une pédagogie dont la modernité et l’anticonformisme
tiennent, sans doute, à l’étendue de sa culture, à la richesse et la
diversité des ouvrages réunis dans sa bibliothèque. Lors de l’évacuation
de la Haute-Ville, deux de ses élèves l’aident à sauver les livres de littérature
française et anglaise, les traités de philosophie, les recueils de poésie et
aussi les œuvres du peintre. Délaissant
habituellement l'estrade, parcourant la classe de long en large les mains tenues
derrière le dos, il rompt avec cette posture pour appuyer du geste de fortes et péremptoires
affirmations: « Feu de Zeus...l’opinion publique est une bourrique
obtuse , je m’assois dessus .... les foules sont bêtes et
méchantes, fuyez les ». Les thèmes des compositions françaises
témoignent de la volonté du
maître de former des esprits critiques préparés à assumer des responsabilités
individuelles et collectives au sein de la cité. Mais quelque soit sa disponibilité
à n'écarter aucune question, le cours doit être porté à son terme avant
qu'il ne cède, volontiers, aux pressantes sollicitations des élèves toujours
en l’attente de le voir déployer son talent de conteur. L'auditoire est,
alors, sous le charme, saisi par autant de digressions plaisantes et
d’allusions subtiles; références faites aux écrivains et aux poètes,
histoire moderne et plus ancienne rapportée avec rigueur et précision, le
monde s'ouvre dans sa diversité et sa complexité.
Ils
le suivent sur les remparts, au temps du siège de Granville et découvrent la
silhouette et l’ardeur révolutionnaire de Lecarpentier. Député élu, en
Septembre 1792, à la Convention, représentant en mission du Comité de Salut
Public, celui que d’aucuns dénoncent encore comme « le boucher de la
Manche » recourt aux contraintes d’État pour assurer le salut de la République
et de la Révolution de 1789. Face au danger de « l’armée catholique
et royale », il organise la résistance aux menaces subversives des
« brigands » fugitifs de la Vendée emmenés par des
aristocrates et les curés réfractaires. Ceux-là veulent ouvrir le port aux
navires anglais, à la puissance ennemie d’alors, acharnée à restaurer et à
perpétuer la Monarchie décapitée au royaume de France. Son appel aux
Granvillais touche au cœur les adolescents de la ville occupée: « Je
sais que les rebelles s’avancent, je marcherai à la tête de l’armée, je périrai
s’il le faut pour la défense de la liberté. Je compte sur votre zèle et
votre dévouement à la chose publique ». Clément Desmaisons apparaît,
alors, en haut de la tranchée aux Anglais, ceint de l’écharpe tricolore. Élu
du peuple et figure exemplaire de ces bourgeois convertis et dévoués à la République,
il tombe atteint sous les balles des tireurs vendéens. A ses cotés, rapporte
l'historien Jean-Louis Ménard, s'effondre la citoyenne Julienne Le Vigouroux,
connue pour avoir chanté :
« Oui
toutes les femmes que nous sommes
Nous
nous battrons comme des hommes
A
bas la Vendée et l’Anglais
Granvillaises,
soyons Françaises ».
La
verve du conteur n’est pas moindre à l’évocation de l’affaire Dreyfus et
son ardeur républicaine non plus quand l’enflamme le récit du combat du
condamné au bagne de l’Île aux Diables pour la vérité et la justice.
Confrontés à cette figure exemplaire de la souffrance et de dignité humaine
écrasée par la « la forgerie du faux » selon le mot de Jaurès,
par les machinations de l’État-major couvertes par la lâcheté du pouvoir
politique, les adolescents éprouvent la détestation de leur maître pour
l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie ».
Dès
le 21 septembre 1941, un article signé « Camille »,
paru dans l’hebdomadaire « Le Granvillais » s’est élevé
courageusement contre les mesures d’exclusion visant les Juifs,
 |
”La
raison n'a pas encore triomphé des préjugés auxquels nous obéissons et qui
guident depuis toujours nos actions. Peut-on.
espérer qu'un jour nous cesserons d'obéir
à cette éducation exclusive qui
nous fait haïr d'instinct des semblables avec lesquels, la plupart du temps,
nous n'avons eu aucune relation. Cette guerre de race est fâcheuse, et ceux
qui s'en font les protagonistes favorisent les représailles”. Bientôt présentés
par les tenants de la Révolution Nationale comme « responsables de notre
situation actuelle », le régime de Vichy tente d'associer la population
à sa politique raciste alors que la collaboration avec l'ennemi a jeté les
bases du pillage économique de la France par l'Allemagne nazie. Les biens des
Juifs, de ceux qui en ont, font
l'objet de la préoccupation particulière d'un Comité Ouvrier de Secours Immédiat
(C.O.S.I) préposé à leur distribution au profit des nécessiteux... et à
quelques profits particuliers. A
Granville, la nature collaborationniste de ce comité ne tarde pas à apparaître
à plusieurs de ses membres qui en démissionnent.
Sur
la cour de l’école primaire, la petite Micheline Dreyfus, justement, essaye
vainement de dissimuler l’étoile jaune sous son écharpe. Deux élèves
affectionnés, Ruben Goldenberg et Armand Bobulesko sont arrêtés, internés à
Drancy et déportés avec leur famille, à Auschwitz. Leurs noms restent gravés
dans la pierre de la Prison de Saint-Lô. Le
25 mai 1944, le journal « Au Pilori » dénonce « un singulier
professeur gogolliste réputé qui fait chanter des hymnes tendancieux
aux jeunes zazous de son école.....les excite contre les militants des
partis nationaux, auxquels ‘il se charge de briser les reins ». L’organe
de la collaboration et de la délation «
ignore s’il est juif, mais il en a tout à fait le faciès »; les
nationaux sont invités « à procéder à une petite vérification
de préférence sur la voie publique, afin de recruter quelques témoins … ».
Deux mois plus tard, au petit jour, la haine milicienne, activée par la venue
du chef du Parti Populaire Français, pointe la mitraillette des Feldgendarmes,
à la Lucerne d’Outre Mer.
Sur
la cour du collège, les affrontements des enfants de ceux qui restent fidèles
au culte du souvenir du vainqueur de Verdun et ceux des autres, qui écoutent
secrètement Radio-Londres et la voix « des français qui parlent aux français »
restent feutrés. Ils sont vite contenus pour les seconds déjà pénétrés des
risques de délation qui peuvent menacer leurs famille. Le pas cadencé des
patrouilles allemandes troublent l’attention des collégiens que
n’enchantent toujours pas les « Heili, heilo » et les « Lili
Marlen » dans la rue Clément Desmaisons. Le professeur de mathématique,
accessoirement, de dessin et de musique, s’accompagnant sur un petit guide
chant, ouvre la fenêtre de la classe et entonne :
Gloire
à toi, sainte liberté
Étends
tes deux ailes immenses
Sur
la France et l’humanité.
Dans
son cours d’anglais, le professeur Marland déploie encore plus
d’enthousiasme et de fantaisie. L’empreinte de la culture et l’admiration
qu’il porte à la civilisation anglaise est forte à ce point qu’il
s’emporte régulièrement contre l’accent résolument bas-normand qu’un
collègue a inculqué aux débutants dans ce collège. Délaissant
l’enseignement livresque qui ne distingue guère entre langues vivantes et
langues mortes, il s’appuie sur sa fréquentation de celle de Shakespeare
perfectionnée au cours de vacances d’été Outre-Manche et en tant
qu’interprète auprès de troupes polonaises repliées sur l’Angleterre au
cours de la Grande Guerre. Il noue, à cette époque, des contacts avec l’Intelligence
Service, avec le capitaine Stanley. En tant que personne ressource et appui pour
les forces britanniques, il le retrouve blessé, à Granville, en juin 1940,
avant d'être confronté avec lui et comme lui torturé, à Fresnes, en 1943, et
qu'il ne soit fusillé. Il ne pouvait, alors, pressentir, en 1919,
que les négociateurs du traité de Versailles ignoreraient que les peuples vainqueurs doivent toujours faire preuve de
retenue vis-à-vis des peuples vaincus s'ils veulent préserver l'avenir et la
paix.
En
langue anglaise, le conteur transporte encore l’auditoire au pays de Balou, le
vieil ours débonnaire et de Bagheera, la noire et persuasive panthère. Mowgli
surgit, parmi les loups, au détour de paysages familiers dans ces Indes
lointaines; l'auteur du Livre de la Jungle y a planté le décor de cette fable
coloniale dont le sens atteste que la recherche de la paix se paye, le plus
souvent, au prix de la violence.
Sans doute l'insatiable curiosité de Kipling pour la jeunesse et son
intransigeance morale ont-elles séduit
le jeune enseignant déjà disposé au commentaire philosophique. Cultivant à
la fois conviction et distance, il transparaît dans un précepte favori tout
empreint d'humour britannique :« Be strong and play the man » (« soit
fort et ne prend pas le bonhomme au sérieux »). Et quand il n’use point
aussi du crayon pour dessiner habilement quelque objet et en faire rechercher la
dénomination anglaise, il entraîne les adolescents
à trouver et poser leur voix en entonnant :
Its a long way to Tiperary
It’s a long way to go
et
plus bas, peut-être, par les heures courantes, le « God save the King »
(Il demande, aussi, à l'accordéoniste Titi Bedfer d'interpréter
l'hymne britannique en
sourdine, le samedi soir, dans
salles de bal ). Ainsi, les élèves de l’École Supérieure et
Professionnelle devenue Collège, en 1943, seront en mesure de converser presque
fluently avec les premiers soldats américains
à leur arrivée à Granville. Quelques autres adultes et parents le seront
aussi, pour avoir suivi ses cours d’anglais, tous les jeudi soir, au patronage
laïque dont il rédige les statuts en 1931.
La
foi du professeur, la foi en l’homme s’accomplit dans la charge d’élever
ses élèves à la culture étendue à la vie ordinaire ; elle emprunte
d’autres voies encore lorsqu’il entraîne ses élèves pour jouer au
football sur le terrain situé sur le Roc. Sur le chemin, il
les dispose à l’art de considérer le beau sexe qu’il
affectionne singulièrement ; aux femmes qu’ils croisent, il adresse un
compliment dont l’élégance et la subtilité enchantent les jeunes galants.
Complicité et affection certaines de l’humaniste spontanément porté par la
conviction qu’il n’y a pas de mauvais élèves, que l’honneur d’un maître
tient au refus de distinguer entre tous, de ne pas cultiver la compétition et
la concurrence, de réserver encore plus d’attention à ceux que les moyens
modestes de leur familles disposent moins à la réussite.
Aussi,
chacun d’eux s’applique même à lui plaire sans complaisance ni
affectation. La meilleure récompense vient à la récréation, lorsqu'il passe,
presque paternellement, son bras sur les jeunes épaules pour quelques remarques
ou encouragements accordés aux préceptes moraux du poème de
Rudyard Kipling, You will be a man my son: « Si tu
peux être fort sans cesser d'être tendre...Rêver sans laisser le rêve être
ton maître... Penser sans n'être qu'un penseur...Si tu peux être brave sans
jamais être imprudent....Tu seras un homme mon fils ».. Mais le maître
est tout aussi rigoureux et vigoureux même
vis-à-vis de celui qui se permet, un jour, de lire le Miroir des Sports
posé sur ces genoux pendant la leçon. Quatre vingt ans plus tard, le coupable,
pourtant fils d'une famille amie, se souvient encore du coup de pied aux fesses
qui le propulse sur le bitume de la cour. Et l'auteur de la botte de rentrer en
classe et ponctuer, à l'adresse des candidats: « qui aime
bien, châtie bien ».
Ainsi
tous ceux qui avaient réussi dans la vie, et les autres moins heureux et plus
modestes, pouvaient rendre visite à leur professeur, à celui qu’ils
n’oubliaient pas, à celui qu’ils ne pouvaient oublier. Rencontres presque
intimes dans l’ombre de son bureau continuant la complicité de moments
inoubliables. Ce jour-là l'inspecteur survient dans la classe, le professeur
rompt soudain avec l’enseignement du jour et
entreprend de traiter un sujet d'élection propice à exposer sa verve et
l’étendue de sa culture L’inspecteur séduit ne retient pas
ses éloges, la porte à peine refermée l'acteur gagne, pour une fois,
l'estrade et reprend imperturbablement : « je disais donc, messieurs.. ».
Un autre jour, au matin du 18 juin 1943, il les quitte, pour quelques mois d
absence et de souffrances, entre
deux Feldgendarmes et leur glisse, en forme d'au revoir, une allusion discrète
à l'amour de la Patrie.
Complicité
un jour décisive pour tant d’élèves déboussolés, confrontés à la débâcle,
en septembre 1940, auxquels parents
et amis ne savent rien répondre, ni conseiller. Ils se tournent
spontanément vers celui qui n’a pas
attendu le 18 juin pour décider de lutter, alors que l'appel du Général est
reçu, le plus souvent, avec sarcasmes par l'entourage familial : « Continuer
la guerre, avec qui, avec quoi. Il n’a qu’a venir voir… ». Complicité
discrète, allusive, mais instantanément reçue lorsqu’il évoque incidemment ces élèves de l’École Normale qui donnaient rendez-vous
à leur petite amie en inscrivant date, lieu et heure sur un papier à cigarette
glissé sous le timbre de la lettre. Un de ses élèves utilise le procédé
quand il fait allusion à sa collection de timbres dans sa
missive hebdomadaire. Des informations codées concernant le dispositif
militaire allemand autour de Saint-Malo sont glissées sous la vignette.
Complicité encore dans l'effort et la boue des tranchées creusées sur
le terre-plein de la fontaine Bedeau, dans les descentes sous l'amphithéâtre
de l'École Supérieure, au temps des alertes.
Complicité
fondée sur la parole de cet homme d'action que sa conviction en la puissance du
verbe porte à des prouesses apparemment dénuées de prudence. « Trop
bavard » diront certains, non sans raison, sans doute, mais qui ignorent
son extrême précaution lorsqu'il s'agit de veiller à la sécurité du réseau.
Malgré de nombreuses perquisitions et de multiples interrogatoires aucun de ses
membres ne sera repéré en tant que tel. Il a, seulement, pris le parti de
donner le change, de tenir les propos spontanés, enjoués, débonnaires d'un
homme ordinaire et sans histoires. Il se félicite, un jour d'été 1944, en la
présence d’un officier allemand de voir « une belle formation d’avions » (anglais)
survoler Granville. Confronté
à la colère et aux menaces du Sonderfuhrer qui n'est pas dupe et n'attend que
l'occasion de le confondre, il rétorque: « vous ne devriez pas vous
emporter, Commandant, en français, l’adjectif
‘belle’ veut aussi bien dire importante »… . Homme de caractère,
frémissant, fougueux, il confie à
un de ses amis, camarade de promotion de l'École Normale, avoir adressé, au
premier Noël de l’occupation, un petit sabot en chocolat aux hôtes de la
Kommandantur, accompagné d’un petit carton : « Pour vous botter le
c... ».
Homme
tolérant autant qu'il est impétueux, convaincu
que la paix n'oblige pas seulement à déposer les armes, mais aussi à désarmer
les mots, sa parole reste mesurée, pleine de compassion et de respect pour la
personne humaine qu'il distingue de celle de l'adversaire ou de l'ennemi du
moment. Lors de sa première confrontation à la Kommandantur avec le Sonderführer,
il répond, qu'en effet, il n'aime pas les allemands, mais qu'il apprécie énormément
la musique de leurs grands compositeurs. La rencontre se prolonge avant qu'il ne
soit relâché, faute de preuves. A sa fille Jacqueline, il confie, qu'en
d'autres circonstances, il aurait plaisir à rencontrer cet homme cultivé.
Son refus est inflexible lorsque certains veulent assassiner pour tuer
l'allemand sans objectif stratégique de destruction militaire. Éviter les représailles
et la multiplication de victimes civiles est un soucis permanent, une obsession
même; la familiarité des philosophes, le compagnonnage des poètes lui ont
appris à redouter, au plus haut point, la déformation intérieure de la haine
et les ravages de la cruauté sur l'esprit.
Compassion, encore, lorsque interrogé au moment de l’Armistice signé
le 22 juin 1940, sur ce qu’il pense de Pétain, il répond,
avec une sorte de douceur, dit le témoin : « Il est vieux ».
Compassion, toujours, quand il est
de retour à Granville, en Septembre 1943, après des mois passés de prison en
prison, à Caen, à Rouen et à Fresnes. Pour avoir enduré les épreuves de la
torture et de la flagellation, il n'a pas lâché un mot qui mettrait en péril
les compagnons du réseau; il confie à un compagnon « qu'il ne faut pas
en vouloir à celui qui parle » et livre ce conseil d'expérience: «
sous la torture, on perd parfois conscience, récite tes tables de
multiplication, je l'ai fait ». Compassion banale et
pleine d'affabilité, par les temps ordinaires, lorsqu'il désarme le
baratin ou la grandiloquence de l'interlocuteur; penchant la tête un tantinet
sur le coté, tout en fixant le beau parleur, il sourit, l'air amusé et le
regard assez dubitatif pour l'inviter à la retenue et, le cas échéant, à
plus de dignité.
Maurice
Marland est homme du monde, de ce monde social qui, par trop, manque à la
fraternité avec le plus
humble, avec l'oublié, avec
l'absent, avec l'offensé que l'on doit saluer en soi et dans tout ce qui, au
monde, ne serait pas noble ou serait indigne d'être vu et considéré. Son
temps à lui ne semble guère compter, comme s’il devait s’épanouir à épauler
autrui, à se multiplier auprès de tous ceux qui souffrent et sont dans le
besoin. Dés son arrivée à Granville il se dévoue auprès des pupilles de la
Nation. Sur
le port, il aime à se confronter à la parole, drue comme ressac, des marins.
Le “professeur” est dans le secret des familles, tenu au fait des
mésalliances et des vieilles rancunes. Il est juge des conflits
ordinaires, conciliateur et préposé
aux bons offices. Au cours de déplacements en campagne pour les visiter,
il acquiert une connaissance intime des villages, des lieux-dits
et des sentes et trouve appui
auprès de gens simples, d'hommes et des femmes de bonne volonté. Le pays
alentour découvre ses talus et ses landes, aussi
ses ruisseaux et ses étangs, qu'il aime pour le plaisir de la pêche et
de la chasse. Il exploite, plus tard, le couvert des taillis et des granges,
recourt aux carrioles des maraîchers de Lingreville, de Bréhal et de
Montmartin pour recueillir des aviateurs anglais, planquer de jeunes français réfractaires
au départ vers l'Allemagne pour le Service du Travail Obligatoire. Il faut leur
faire parvenir les tickets de rationnement et les faux papiers
que des agents du réseau travaillant à la mairie ont confectionnés.
Certain matin, un élève le voir surgir auprès de la maison familiale, l'air
fourbu, les fameuses bottes de crêpes maculées de boue. Deux heures plus tard,
le professeur entre dans sa classe toujours aussi élégant et apparemment dispos.
Une
attention particulière le
mobilise, profondément, sans doute, pour le sort des orphelins de la Grande
Guerre, mais par delà l'intérêt pour l'enfance et l'adolescence, elle
embrasse la jeunesse, génération heureuse, peut-être, de ne pas trop savoir.
Comme tant d'autres parmi les éducateurs du peuple, l'élève de l'École
Normale a été profondément touché par la grande voix de Jaurès, par
l'universalisme inspirant son
discours à la Jeunesse de 1903: « Des
hommes qui ont confiance en l'homme affirment avec une certitude qui ne fléchit
pas, qu'il vaut la peine de penser et d'agir, que l'effort humain vers la clarté
et le droit n'est jamais perdu. L'histoire enseigne aux hommes la difficulté
des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie
l'invincible espoir ». Bien qu'il se tienne soigneusement à l'écart de
tout engagement politique partisan, sa pensée et son action restent traversées
par l'ardeur républicaine du fondateur de l'Humanité, dont il semble porter la
philosophie humaniste auprès de ses élèves:« Aller à l'idéal et
comprendre le réel ».
Après
le 6 février 1934, après la victoire du mouvement populaire sur les ligues
fascistes déterminées à exploiter
les faiblesses du régime pour détruire la république parlementaire, il se
retrouve à l'initiative de la création du réseau des Auberges de Jeunesse
dans la Manche. Bientôt, l'amour qu'il porte à la patrie et à la liberté le
presse encore, avec ses élèves, au devant des réfugiés républicains
espagnols. Avec ses camarades des équipes d'urgence de la Croix Rouge qu'il a
formées, il rassemble les énergies, fait installer des campements précaires,
parfois sur la paille dans les hangars de la propriété des Dior. Des
matches de football sont organisés au Château du Bonheur sur la route
d’Avranches; suivent des fêtes et des spectacles. Invitée, une fanfare
espagnole, la Cobla Catalunya fait
entendre l'Hymne de Jiego, la Marseillaise retentit pour l'amour de la patrie
par delà les frontières; l'Internationale lève l'espoir contre tous les
chantres de la haine et de la peur de l'étranger.
Mais
bientôt, le 10 mai 1940, la Wehrmacht, envahit la Belgique et les Pays-Bas, théoriquement
neutres. Le 14, les panzers du général Gudérian pénètrent, en France,
se ruent pour encercler les forces franco-britanniques, en direction de
la Mer du Nord et
prennent en tenaille les troupes alliées bloquées dans la poche de Dunkerque.
La débâcle pousse dix à douze millions de personnes sur les routes; près de
cent mille enfants sont privés de leurs parents. Paris capitule le 14 juin.
Trois jours plus tard, arrivent à
Granville
les premiers combattants anglais et français qu'il faut secourir sans
tarder et faire transiter vers l'Angleterre. Maurice Marland est préparé,
depuis longtemps, sans doute, à faire face aux décombres et au désastre.
Depuis longtemps, il sait que la “der-des-der” n'était qu' illusion propre
à refouler le souvenir du carnage; depuis longtemps, il suit les ravages de la
montée des fascismes, au nord et au sud. Depuis l'incendie du Reichstag, le 27
février 1933 et la répression nazie contre les forces politiques et
syndicales, depuis que les premiers camps concentrent les communistes et
ceux qui restent attachés au parlementarisme, à la démocratie et
surtout la multitude des victimes de l'antisémitisme raciste et nationaliste,
depuis que l'on a commencé à brûler les livres avant de brûler les hommes,
les femmes et les enfants, depuis que les démocraties occidentales ont lâchement
capitulé à Munich et se sont soumises au diktat de Berlin, il sait que le
“bon plaisir” meurtrier de l'homme va de nouveau trouver à se déchaîner.
.
Au
soir du 9 octobre, Maurice Marland repose en cette partie haute du cimetière
exposée au vent du large. La foule se retire au pas lent de la mémoire et
glisse comme lave vers la ville rendue à sa liberté dans la dignité. Il avait
tant redouté les déchaînements
de la vengeance de ceux qui,
profitant de la vacance transitoire des pouvoirs locaux, feraient oeuvre de
basse justice au risque d'entacher l'image de la Résistance. Assurer le
maintien de l'ordre pour garantir la paix civile et le respect des personnes fut
le dernier commandement de cet homme simple et hors du commun,
au nombre de ceux dont l'intelligence reste sous la tutelle de la volonté
d'être toujours plus humain.
Homme
libre, repose en paix, dans la douce lumière des Iles, la mer chérira toujours
ces coeurs
qui haïssaient la guerre que Robert Desnos célébrait, en 1946:
Ce
coeur qui haïssait la guerre
voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !
Ce coeur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons,
à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine.
Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans
la
ville et la campagne
Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.
Écoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais
non, c'est le bruit d'autres coeurs, de millions d'autres coeurs
battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces coeurs,
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l'ombre
à la besogne que l'aube proche leur imposera.
Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit.
[ Extrait de
L'honneur des Poètes (Minuit, 1946) ]
Granville le 18 juillet 2004.
Yann
Le Pennec.
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