la mission Helmsman

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La Mission Helmsman

Juillet 1944

 Ce texte figure dans l'un des 22 dossiers diffusés en 1994 dans la brochure intitulée "La Libération de la Manche 1944-1994" co-éditée par l'Académie de Caen, le Conseil Général de la Manche, le CNDP de Basse-Normandie et l'Inspection académique de la Manche

Dans la nuit du 9 au 10 juillet 1944, un homme est parachuté à Fougerolles - du - Plessis. C'est un officier anglais d'une quarantaine d'années, John B. Hayes, que chacun appellera «Eric». Comme il parle à la perfection le français, l'argot et le patois de la région, il se fondra dans la population « comme un poisson dans l'eau », selon la formule consacrée. Il lui arrivera même de côtoyer des soldats allemands qui, bien entendu, n'auront aucun soupçon.

Le 11au soir, il arrive au groupe de Sérouane, près de Saint-Hilaire-du-Harcouët, accompagné de deux Résistants de Fougerolles, Julien Derenne et Jules Linais, et de celui qui sera son second et son garde du corps, Julien Lamanilève. C'est alors qu'il explique au groupe réuni l'objectif de sa mission, la plus audacieuse et sans doute l'une des plus importantes de la Résistance dans le secteur : faire partir du Mortainais des équipes de volontaires qui devront remonter vers le front en recueillant tous les renseignements possibles sur les troupes allemandes, leur équipement, leurs éventuels abris, puis traverser le front par n'importe quel moyen pour donner ces renseignements au G2 (service de renseignements) de la Première Armée américaine.

John Bereford Hayes (Eric)

John Bereford HAYES dit Eric

Cette opération, baptisée «mission Helmsmal1», est évidemment destinée à éclairer l'état-major américain sur la nature et l 'importance des difficultés qu'il risque de rencontrer dans l'offensive vers le sud qui se prépare.

Le recrutement

Une période de recrutement commence alors, pendant laquelle Eric devient un citoyen comme les autres. Nanti d'une fausse carte d'identité, il est supposé être M. André, réfugié de Saint-Lô. Il va, du reste, pour accréditer cette identité, toucher à la perception d'Isigny-Ie-Buat le pécule régu­lièrement dû aux réfugiés.

Avec René Berjon, « Emile », responsable. F.F.I. pour le sud de la Manche, il installe le Q.G. de l'opération à La Mancellière, dans la ferme des Hersandières tenue par la famille Bagot. A cette époque de l'année, les travaux de la moisson exigent beaucoup de personnel, et les Allemands ni les habitants du village ne s'étonnent de constater plus d'allées et venues que de coutume. C'est après la Libération seulement que les habitants de la commune comprendront ce qui s'est passé à la ferme Bagot.

 Eric n'a que peu d'équipement avec lui. Il possède deux postes récepteurs miniature, qui lui permettent d'entendre les «messages importants pour le petit gros», selon son indicatif codé. Quant aux messages pour Londres, on doit les faire passer par Claude de Baissac qui, à Saint­Mars-du-Désert (Mayenne), est le seul possesseur d'un poste émetteur dans le secteur. Eric ne porte jamais d'armes, bien qu'il en possède, et fait toujours porter ses messages par des relais

NAVIER et DEBON à Sérouane avant leur départ pour traverser les lignes (12 juillet 1944)

L'installation

Dès son installation à La Mancellière, Eric envoie Emile ou ses adjoints, Manin et Pinson, prendre contact avec Marland à Granville, Marie (O.CM.) à La Haye-pesnel et les responsables de Libé-Nord à Ducey et Avranches. Ces responsables locaux sollicitent des volontaires, qui sont alors confiés à Andrée Blandin, une jeune Résistante qui les dirige vers un petit bois proche de la ferme Bagot où Eric leur expose les objectifs et les moyens de la mission; il leur confie notamment un mot de passe oral, « Biarritz », et un message écrit de sa main, fait d'une phrase contenant le mot «cinq» en toutes lettres. A leur arrivée dans les lignes américaines, ils devront demander à parler aux responsables du G2.

 

Les départs

En quelques jours, 31 volontaires furent recrutés et envoyés vers le nord, par équipes de deux. Quatre seulement échouèrent dans leur tentative de franchissement du front, et un disparut. Les premiers groupes étant partis dès le 12 juillet, les derniers arrivèrent dans les lignes de la Première Armée américaine le 27 juillet, juste après le déclenchement de l'opération Cobra.

Chaque équipe était autonome et pouvait improviser son itinéraire en fonction des circonstances.

 

Quelques exemples d’itinéraires

 

- André Debon et Georges Navier, partis le 12 de Sérouane, sont arrivés le 18 juillet à Portbail, ayant couvert 70 km à pied et environ 40 en doris. La première journée les conduit à Saint­Laurent-de-Cuves, chez la mère d'A. Debon ; la seconde à Villedieu ; la troisième à Hambye et la quatrième à Camprond. La densité des troupes allemandes devient alors forte, et les deux hommes ont de plus en plus de mal, en dépit de leurs (faux) papiers, à faire admettre leur prétendue identité de professeurs techniques à l'Arsenal de Cherbourg, repliés à Gouville. Ils obliquent vers la côte et arrivent le cinquième soir à Agon. 

Des amis organisent leur départ par mer de Blainville, et dès le 17 au soir trois doris sont prêts à embarquer six personnes chacun; ce sont, outre les pêcheurs propriétaires et pilotes des doris, du personnel de la Croix-Rouge, des aviateurs américains évadés ou cachés, et divers civils. Parmi eux était Fernand Lechanteur, Agonais spécialiste de culture normande, qui sera plus tard proviseur des lycées de Saint-Lô et Caen et qui, dans l'immédiat, se disposait à s'associer, comme interprète, aux unités de l'armée anglaise.

De minuit à deux heures, on porte les bateaux sur le dos ou on les traîne sur le sable, non sans quelques alertes. Puis, les doris étant à flot, une sévère tempête se déclenche; il leur faudra, avec deux paires d'avirons par doris, dix heures pour atteindre Portbail, où ils arrivent à midi, le 18 juillet.

Ils sont alors conduits au Q.G. de la Première Armée, à Neuilly-Ia­Forêt, où le colonel Runkle, officier du G2, les interroge à plusieurs reprises et pendant plusieurs heures à chaque fois.

- Partis de Saint-Hilaire, André Pasquier et Emile Bazin traversent le territoire occupé par la division Das Reich. Ils en repèrent l'état-major, qui sera bombardé dès qu'ils l'auront signalé aux Américains. Arrêtés par les Allemands et interrogés, ils s'évadent à la faveur d'une alerte. 

- René Jumel envoie trois de ses amis prendre des instructions à La Mancellière et, par des voies différentes, ils se retrouvent entre Coutances et le havre de la Sienne. Remontant vers le nord, ils tentent, cinq jours durant, de traverser le havre de l'Ay à Saint­Germain et y parviennent enfin pendant une pause d'artillerie.

 - Jean Vauzelle et Willy Rockers, partis d'Avranches le 15 juillet, seront quatre fois arrêtés et, à chaque fois, parviendront à se libérer et s'enfuir. Ils se cachent finalement dans Saint-Lô bombardée, où une patrouille américaine les recueille. 

- A Saint-James, André Rouault, responsable de Libé­Nord part avec Mariette Rabecq vers Agon. Dans la région de Trelly, ils rencontrent Etienvre qui, lui, restera dans ce secteur sans passer les lignes. Leur collecte de renseignements est bonne, et leur passage par mer est prêt, mais le doris surchargé ne peut affronter les vagues. Ils partent donc à pied vers Lessay, d'où ils refluent avec les troupes allemandes en débâcle. Ils sont finalement rejoints par les Américains à Blainville.

- Parti de Saint-Hilaire, Victor Pelé est arrêté entre Percy et Villebaudon, et condamné à être fusillé. Il entonne alors à tue-tête une vieille chanson folklorique et les Allemands, interloqués, l'épargnent. Il s'enfuira plus tard et rejoindra les Américains. 

- John Letellier et Robert Delannée longent tout le front de Saint-Lô à Lessay, échappent à la fusillade grâce à la mansuétude d'un officier et franchissent l'Ay à Saint-Germain. Leur parcours leur a fait collecter une quantité considérable de renseignements. 

- Roger Monnerie et Armand Guillarmic, tous deux instituteurs, remontent jusqu'au front et se dissimulent au Mesnil­Herman, près de La Croix-à-la­Main, où ils observent méthodiquement les mouvements des troupes allemandes. Ils y sont rejoints par l'armée américaine.

 - Emile Dejonc, né au Tonkin et évadé du stalag VIII-C en décembre 1940, passe par Saint­Amand. Au-delà, on ne sait plus rien de lui. Il est le seul, sur les 31, à avoir disparu.

 

Des renseignements de grande valeur

Il s'est avéré, par la suite, que les renseignements fournis par les volontaires de la mission Helmsman avaient été d'une importance capitale pour la réussite de la percée qui a suivi l'opération Cobra.

 Le général Patton ne se serait sans doute pas engagé aussi follement dans sa descente vers Avranches s'il n'avait eu la certitude que devant lui les Allemands ne dressaient aucun retranchement défensif, que leurs troupes étaient en débandade et ne disposaient que de transports de fortune. Par ailleurs, la mission avait permis de localiser les objectifs importants, qui furent systématiquement bombardés.

Une mission capitale...

Par ailleurs, elle prouva aux Américains que les Résistants constituaient une force sérieuse, qui pouvait leur être utile. De sceptique qu'elle était auparavant, leur attitude devint plus ouverte; une coopération étroite s'instaura alors, les Résistants jouant le rôle d'éclaireurs, guides et conseillers auprès des Américains. 

...et stratégique

    Enfin, la mission Helmsman démontra aux Américains la faible utilité des bombardements systématiques. Le colonel Powels, officier responsable du G2, le déclara à Julien Lamanilève :

- «Sans vous, villes et villages auraient été systématiquement bombardés. Les renseignements ont été d'une valeur inestimable: ils ont épargné des centaines de vies de soldats américains, et nous ont permis d'avoir plusieurs jours d'avance sur le plan prévu.»

 Quant à l'historien anglais Foot, il relève dans S.O.E. in France, que « l'armée américaine jugea de valeur exceptionnelle» le travail réalisé par Eric et ses volontaires.

 

Aujourd'hui, la mission Helmsman est mieux connue des historiens anglais et américains, qui possèdent la documentation nécessaire, que de leurs collègues français.

 

A La Mancellière, une simple inscription sur le mur de la ferme des Hersandières rappelle que de là partit une des opérations les plus audacieuses de la Libération.