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Texte lu lors de la Commémoration de la libération de Granville le 25 juillet 2004
Huit jours, huit
jours avant que l’occupant ait cédé la place et
que les troupes alliées atteignent
les hauteurs de la ville après les meurtriers combats que l'on sait, le corps
de Maurice Marland a été retrouvé,
au petit matin du 23 juillet, en lisière de la forêt, à La Lucerne
d'Outre-Mer. Il est plié dans la première des quatre fosses hâtivement creusées
pour d'autres patriotes promis à être, à sa suite, lâchement assassinés et
non fusillés, comme tant d'autres qui crièrent “Vive la France et Vive la
Liberté” devant un peloton d’exécution. Arrêté, le 22 juillet par des
feldgendarmes, l'assassinat fut exécuté
par des militaires allemands dont les noms sont inscrits dans les archives de la
justice militaire. Il ne subsiste donc guère de mystère sur les circonstances
et sur l'identité des auteurs directs de son exécution. Pour avoir résisté
à ses amis qui le pressaient de s’effacer, pour avoir encore cru à sa
« baraka », pour avoir voulu rester parmi les hommes et beaucoup de
femmes parmi eux qui avaient spontanément constitué un des premiers réseaux
de résistance à Granville, pour avoir voulu continuer à porter secours, avec
d’autres bénévoles de la Croix Rouge, aux victimes des bombardements, il
passait outre la nouvelle de sa probable arrestation portée par un de ses
anciens élèves. Ce 23 juillet, le maire de la Lucerne recevait un billet qui
lui ordonnait d'enterrer la victime, avant 21h30, le soir même; il restera
inhumé dans le petit cimetière,
jusqu'au 8 octobre. Le lundi 9
Octobre 1944, le char funèbre quittait l'École Supérieure et Professionnelle
dans laquelle le professeur Marland enseignait le français, l'instruction
civique et morale et l'anglais, depuis un quart de siècle; sortant de la rue Clément
Desmaisons, il s’arrêtait, ici même. Autour de lui ses compagnons de résistance
et parmi eux, le groupe des marins-pêcheurs, tous ceux
qui, « parce qu’on ne pouvait rester sans rien faire, parce
qu’il fallait faire quelque chose » s'étaient engagés sans attendre
l’appel du Général De Gaulle, dans le combat pour la dignité et l'honneur.
Ces hommes et des femmes ordinaires accueillent d'emblée, dés les premières
semaines de juin, au péril de leur vie, autant
de soldats britanniques et français,
blessés et traqués, en l’attente d’un départ, la nuit venue, sur le
bateau d’un pêcheur. Traqués, ils le sont souvent
suite aux lettres anonymes,
aux dénonciations honteuses et haïssables
de quelques "nationaux" qui guident les pas des sbires de la Gestapo
vers les planques des patriotes. Maurice Marland
est de longtemps préparé aux décombres et au désastre. Engagé volontaire,
en 1914, il en ressort blessé et meurtri, mais déjà, initié aux
disciplines du renseignement. En tant qu'interprète, il a noué, à cette époque,
des contacts avec l’Intelligence Service et constitue, en juin quarante, à
Granville, une personne ressource et une base d'appui pour les forces
britanniques. Il y est, aussi,
préparé bien avant que les
panzers du général Gudérian pénètrent en France. Depuis longtemps, il sait que la “der-des-der” n'était
qu' illusion propre à refouler le souvenir du carnage. Depuis longtemps, il
suit les ravages de la montée des fascismes , au nord et au sud. Depuis
l'incendie du Reichstag, depuis que l'on a commencé à brûler les livres avant
de brûler les hommes, les femmes et les enfants,
il sait que le “bon plaisir” meurtrier de l'homme va
trouver à se déchaîner quand les barrages de la culture sont emportés.
Et c'est pourquoi, en tant que chef de la Résistance, son refus
sera inflexible lorsque certains voudront assassiner
pour tuer l'allemand sans objectif stratégique de destruction militaire. Éviter
les représailles et la multiplication de victimes civiles sera un soucis
permanent, une obsession même; la familiarité des philosophes, le
compagnonnage des poètes lui avaient appris à redouter, au plus haut point, la
déformation intérieure de la haine et les ravages de la cruauté sur
l'esprit. A la débâcle,
il est encore préparé par le réseau de solidarité et de complicité créé
par ses multiples dévouements dans la cité auprès de tous ceux qui souffrent
et sont dans le besoin.. Dés son arrivée à Granville, en 1919,
il se dévoue auprès des pupilles de la Nation au sein de l’Oeuvre
sociale de la tutelle de orphelins de la guerre 14/18. Le vendredi, au 13 de la
rue Lecarpentier, les familles en détresse font antichambre et viennent
chercher aide et conseil. Sur le port, il aime à
se confronter à la parole, drue comme ressac, des marins. Le “professeur”
est entré dans la familiarité des familles; il est, souvent, juge des conflits
ordinaires, conciliateur et préposé aux bons offices. L'amour qu'il
porte à la patrie et à la liberté le presse encore, avec ses élèves, en
1937/38 au devant des réfugiés républicains espagnols. Aussi, dès leur arrivée
à Granville, il est chargé de
l'accueil des réfugiés fuyant l'avancée des troupes ennemies.
Au
cours de déplacements en campagne pour visiter ses orphelins,
il a acquis une connaissance
intime des villages, des lieux-dits et des sentes
et trouvé appui auprès de
gens simples, d'hommes et des femmes de bonne volonté. Dès juin quarante, il
exploite, aussitôt, le couvert des taillis et des granges, recourt aux
carrioles des maraîchers de Lingreville, de Bréhal et de Montmartin pour
recueillir des agents parachutés, planquer de jeunes français réfractaires au
départ vers l'Allemagne pour le Service du Travail Obligatoire. Il faut leur
faire parvenir les tickets de rationnement et les faux papiers confectionnés
par des agents du réseau travaillant à la mairie,
quand d'autres, infiltrés auprès des organes de l'ennemi pour
recueillir du renseignement, préviennent les
patriotes des perquisitions et des
arrestations à venir. L'enseignant
trouve encore d'autres appuis spontanés auprès de tant d’élèves déboussolés,
par l'armistice de septembre 1940, auxquels parents et amis ne savent rien répondre,
ni conseiller. Ils se tournent sans
attendre vers celui que son
humanisme disposait pleinement au mot d'ordre de la Résistance: « Libérer
la France, restaurer la République » et que ses convictions portaient à
rejeter dans l'indignité et l'infamie ceux qui préféraient encore "Hitler plutôt que le Front Populaire". Ce coeur qui haïssait
la guerre et ne battait que pour la
liberté, ce coeur plein de compassion et de respect pour la personne humaine
qu'il savait toujours distinguer de celle de l'adversaire ou de l'ennemi du
moment avait redouté les déchaînements
de la vengeance de ceux qui,
profitant de la vacance prévisible des pouvoirs locaux, pourraient faire œuvre
de basse justice au risque d’entacher l'image de la Résistance. Il avait
encore donné, à ses compagnons, la mission d'assurer le maintien de l'ordre
pour garantir la paix civile et le respect des personnes. Ce
fut le dernier commandement de cet homme simple et hors du commun, au
nombre de ceux dont l'intelligence reste sous la tutelle de la volonté d'être
toujours plus humain. Au lendemain de l'arrivée des troupes alliées, huit
jours après sa disparition, la ville de Granville fut rendue à la liberté
dans la dignité.
Granville, le 25 juillet 2004.
Yann Le Pennec. |