Journée Pédagogique ICEM Pédagogie Freinet 17 octobre 2007-11-14
Matinée avec Catherine Hurtig-Delattre
Sur le thème : Restaurer le goût d’apprendre
Madame Hurtig-Delattre se présente : elle est enseignante et actuellement coordinatrice d’un RRS (Réseau de Réussite Scolaire , ex-REP). Elle a également travaillé comme maître formatrice à l’IUFM de Lyon. Elle est adhérente de l’ICEM et participe au groupe pédagogie Freinet du Rhône.
Elle souhaite nous faire un exposé résolument ancré dans sa pratique, à partir d’un exemple.
Au cours de l’année 2001/2002, elle a repris un CM2 (à deux tiers temps) dans une école de quartier de la Croix Rousse à Lyon où les élèves étaient fortement démotivés, les bons élèves ayant déserté l’école.
Son exposé s’articule autour de quatre points
- le contexte actuel d’enseignement
- les bases éthiques du travail de l’équipe
- les bases pédagogiques à mettre en place d’emblée
- les méthodes pédagogiques
Le contexte actuel de l’enseignement
- les conditions de travail se sont dégradées du fait de la diminution du nombre de postes et de l’embauche d’emplois précaires.
- L’individualisme progresse chez les enfants ; la coopération, la prise de risque, l’écoute mutuelle diminuent
- Certains enfants sont en grandes difficulté sociale avec des parents au chômage ou sans papiers
- Certains enfants ont subi le mauvais fonctionnement de l’école : ils ont eu des enseignants absents ou en difficulté ; ils se trouvent en situation de blocage par rapport aux apprentissages ou bien ils sont démotivés et ont le dégoût de l’école.
Les bases éthiques
- Il est très important de créer les conditions d’une confiance mutuelle. Les adultes doivent être le plus possible prévisibles et fiables : ne pas se prétendre parfait mais tenir parole.
- Il faut respecter l’enfant quoiqu’il arrive .
- Montrer aux enfants que le respect de la loi et des règles leur ouvre des possibles, leur permet de grandir et d’apprendre.
- Ne laisser personne au bord du chemin
- Faire s’exercer la solidarité
- Faire preuve de tendresse et d’exigence. Ce n’est pas incompatible. Philippe Mérieu parle d’un équilibre à trouver entre la tendresse et l’exigence.
Les bases pédagogiques atteignables
- L’expression orale de chacun (à l’intérieur d’un cadre très strict si au départ personne n’écoute, avec recours à l’écrit en cycle 3)
- Assumer l’expulsion des gêneurs (mise à distance, dans une autre classe pour un temps limité)
- Ne pas se mettre en danger avec des objectifs impossibles
- Organiser l’espace et le temps
- Ne pas travailler seul, aller chercher des personnes ressources : maîtres du RASED, psychologue scolaire, conseillés pédagogiques.
Les méthodes pédagogiques
1° L’accueil C’est lui qui a permis un renversement d’ambiance dans l’école
Le premier jour nous avons invité les enfants à entrer dans la classe.Les deux enseignantes de la classe (à temps partagé) étaient présentes :nous nous sommes présentées. Nous avions préparé une étiquette sur chaque bureau pour que les enfants se sentent attendus. Dès le début de la matinée nous leur avons offert une lecture (à haute voix) et un morceau de musique.
Puis nous leur avons demandé de décorer l’étiquette de leur prénom. Nous leur avons montré la bibliothèque, les espaces collectifs, les casiers personnels où ils peuvent ranger leurs affaires de classe mais aussi des jeux apportés de la maison et autorisés à l’école.
Enfin nous leur avons fait remplir un questionnaire sur leurs désirs et leurs attentes.
L’accueil des familles : Nous leur avons expliqué que, dans les difficultés de leurs enfants, l’école avait aussi une responsabilité. Un mercredi nous avons reçu chaque famille individuellement. Nous avons téléphoné aux parents qui ne sont pas venus et avons ainsi pu tous les rencontrer.
Les parents font partie de la communauté éducative, il est indispensable de tisser de la confiance et nous ne sommes pas là pour les culpabiliser.
2° L’écoute Les enfants viennent à l’école pour recevoir mais aussi pour donner
Au départ les enfants ne savaient pas s’écouter ; il a fallu ritualiser la parole. Parfois on a l’impression d’un chahut collectif alors que seuls quelques élèves chahutent tandis que les autres subissent la mauvaise ambiance.
La pédagogie institutionnelle issue dans les années 50 de la pédagogie Freinet apportent la technique de gestion des conflits. Les enfants font confiance à l’institution pour dénouer les conflits. Nous avons ouvert 3 cahiers
. un cahier des conflits
. un cahier des satisfactions pour pointer les avancées de chacun
. un cahier des propositions
Nous discutons des trois cahiers en conseil.
Le matin nous commençons par un moment ensemble : Le temps du « Quoi de neuf ? »
Il faut veiller à ce que chaque enfant s’y exprime à un moment ou à l’autre de la semaine. Ce n’est pas du temps perdu car les enfants ont la possibilité de faire un lien entre ce qu’ils apprennent et ce qui est vécu en famille ou vu à la télévision.
Les échanges sur les cultures respectives sont très importants. A l’école on parle du Ramadan, de l’Aïd, de Noël, de Pâques. Je leur parle de mes goûts musicaux et ils amènent de la musique qu’ils aiment.
3° L’exigence Les règles de vie ne sont pas toutes données au départ. Les enfants participent à l’élaboration des règles.
Nous cherchons ensemble les règles de vie intangibles : interdiction du vandalisme, du racisme, de l’homophobie, des insultes, de la violence physique. Dans ce cas les sanctions seront immédiates et non discutables.
Certes règles de vie peuvent être discutées. Par exemple, les enfants avaient écrit : « On ne doit pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas ». On peut prendre conscience que les règles existent partout et sont adaptées à chaque lieu : à la piscine, à la bibliothèque. On peut amener les élèves à comprendre et réfléchir sur les sanctions, mais pas à les décider (l’adulte en est le garant)
Les élèves ont des devoirs mais ils ont aussi des droits.
Ils ont le droit d’apprendre, d’être respectés
Je demande aux enfants ce que signifie pour eux « être respecté ». Ils ont un grand sens de la justice.
Je travaille beaucoup à l’aide de panneaux : panneau vert : on peut chuchoter, panneau rouge : on se tait..panneau bleu, on écoute tous celui qui parle.
Des « feux » gèrent ainsi les temps de déambulation, les temps d’écoute et les temps de travail individuel. Il faut tenir sur les règles annoncées, faire la guerre aux oublis et aux négligences mais ne pas trop être rigide, tolérer des exceptions. Il y a un équilibre à trouver entre la discipline et la confiance faite aux enfants.
4° L’organisation de la vie collective Quel pouvoir va-t-on donner aux enfants pour s’organiser ?
Comment vais-je accueillir leurs propositions du cahier des propositions ?
L’enseignant a bien sûr un droit de veto. Mais sur ce qui est accepté les enfants doivent pouvoir s’organiser pour faire aboutir leurs projets. Si les enfants ont des responsabilités (par exemple de cantine) on doit leur faire confiance. Ils doivent se sentir responsables de leur classe.
5° L’organisation des apprentissages Normalement les apprentissages doivent les passionner
Il faut les mettre dans des situations intéressantes pour pouvoir capter leur attention Il faut mettre en œuvre la différenciation pédagogique. Par exemple prendre entre 1 phrase et 4 phrases pour l’auto dictée selon le niveau.
Il est important que les enfants ne se sentent pas en échec total et gardent leur estime d’eux-mêmes.
Au début de l’année j’ai photocopié des cahiers de vacances du niveau CE2 au niveau CM2 afin que tout enfant soit en réussite sur au moins une partie de l’évaluation. Chaque enfant avait des exercices faciles et d’autres difficiles. Pour certains exercices de compréhension, les lectures ont été faites à voix haute par l’enseignant pour éviter l’échec inévitable.
Les enfants doivent être capables de s’auto évaluer, de dire pourquoi ils ont échoué.
C’est petit à petit que nous avons réussi à obtenir une meilleure attention et écoute, une acceptation pour chacun de son plan de travail, une marche vers l’autonomie, une envie d’apprendre.
Le travail de groupe s’est avéré possible peu à peu à condition de minorer les exigences cognitives dans chaque groupe. Le travail en binôme ou en tutorat sont à expérimenter. Les enfants peuvent prendre plaisir à travailler ensemble.
6° Le contenu de savoirs Il y a bien sûr les programmes officiels mais ces contenus doivent pouvoir être reliés par les enfants à leur propre histoire.
Les enfants ont un problème de confiance en eux si le milieu est défavorisé, un problème d’identité s’ils sont issus de l’immigration (dans cette classe les enfant étaient essentiellement d’orgine maghrebine.)
Il est bien d’aller chercher dans les archives municipales, de chercher des sources historiques, de faire venir des personnes qui créent du lien intergénérationnel.
Je lis en classe beaucoup d’histoires qui ont une portée symbolique, qui abordent les thèmes de l’identité, du courage, de la peur, de la faim, de la famille.
Serge Boimare, psychopédagogue travaille beaucoup sur la mythologie, les histoires de meurtres, de jalousie, de destruction. Les enfants s’en emparent pour exprimer puis évacuer leur propres violence.
Le texte libre est aussi une façon pour les enfants d’évacuer des vécus difficiles. On peut les retravailler sans les censurer.
7° La pédagogie du projet Beaucoup de projets sont élaborés avec les enfants.
On voit la classe se construire progressivement, c’est très gratifiant. Par exemple en fin d’année nous avons réussi à vivre une classe verte autogérée : nous faisions nos courses, le cuisine avec une organisation qui était la nôtre.
Même dans les activités d’expression ou de sport on rédige un projet et des règles spécifiques, pour que le projet réussisse malgré les difficultés de comportement des élèves.
Bien sûr rien ne se passe comme prévu mais…
EN CONCLUSION
S’investir du mieux qu’on peut, lutter contre le découragement, travailler en équipe.
On navigue sans arrêt entre utopie et modestie.
Les questions dans la salle
-Mme James, inspectrice de la circonscription de Vire pose la question des relations avec les familles car elle sait que certains familles ne viennent jamais
-Catherine Hurtig lui répond qu’il faut se donner les moyens de les faire venir mais si on n’y arrive pas, inutile de culpabiliser.
Il y a des problèmes de confiance mutuelle mais les parents ne sont presque jamais indifférents à ce qui se passe pour leur enfant à l’école. Le schéma de la famille consumériste et/ou démissionnaire est faux. C’est à nous de nous mettre en position d’accueil vis à vis des familles, de montrer que l’école n’est pas un univers clos.
Il est bien de favoriser une expression collective mais aussi individuelle des parents et de les faire participer dans certaines tâches à égalité avec nous.
-Magali Le Meur de la maternelle Dolto demande comment on peut faire travailler en équipe si les collègues n’y sont pas disposés ou ne sont pas en phase avec nous.
-Catherine Hurtig répond que si les collègues partagent avec nous au minimum la valeur du respect de l’enfant les choses vont évoluer positivement. Mais on a vu des collègues qui passaient les bornes par exemple avec des punitions collectives, et c’est un problème fort difficile à résoudre : pas de solution miracle…
-Il ne faut pas que le travail d’équipe soit vécu comme une contrainte supplémentaire ; au contraire il faut que les problèmes de chaque classe soient pris en charge par toute la communauté scolaire.