![]() Emmanuel Mounier |
" Tout travail travaille à faire un homme en même temps quune chose. " |
Cette formule du philosophe personnaliste contemporain Emmanuel Mounier(1) témoigne bien de la valeur accordée par nos sociétés au travail : réalité professionnelle, valeur scolaire et sociale, et centre de la "vie active". La société capitaliste et industrielle qui naît à naître à partir du XV°siècle en Italie et en Allemagne(2) et dont nous sommes les héritiers, considère le travail non seulement comme une valeur économique mais comme la valeur morale par excellence(3). Pour nous, le travail n'est pas uniquement un moyen de subvenir à ses besoins, ce qui produit les biens les plus divers dont le salaire permet éventuellement la jouissance ; c'est pour la morale qui imprègne nos mentalités, une épreuve formatrice et réalisatrice de soi. Syndicalement, politiquement, le travail est non seulement un devoir mais surtout un droit, bref, un des principaux facteurs de cohésion et de reconnaissance sociale.
Or, la pensée antique en ignorait le mot et la notion(4), l'Ancien Testament le considérait comme une malédiction(5). Quels sont les facteurs et les raisons qui motivent un tel changement ? La valeur que nous accordons au travail est-elle réellement justifiée ? Qu'entend-on au juste par ce mot qui a fini par désigner des choses fort différentes ? Il convient de revenir sur cette mutation et de se demander si véritablement le travail travaille à " faire un homme " ? Dans quelle exacte mesure ? Si oui, peut-on légitimement laffirmer de tout travail ?
I. Le travail, valeur anthropologique : " lhomme est le seul animal qui doit travailler ".
a. Une révolution dans les mentalités : du mépris antique à l'homo faber.
" Sont indignes dun homme libre et vils, les emplois des salariés, ceux que nous payons pour leur peine et non pour leur habileté ; car dans ce cas le salaire est lui-même le gage de leur servitude " déclare Cicéron(6).Ce jugement est très représentatif de la civilisation antique qui est esclavagiste et aristocratique. Celle-ci ne reconnaît comme réellement digne dun citoyen que la propriété foncière, confiée si possible à un intendant, le métier des armes et les arts libéraux, rétribués grâce à des honoraires(7), la liberté de lhomme libre est inséparable du loisir dont il dispose. A ce système de valeur soppose radicalement celui de Voltaire qui déclare, quelques siècles plus tard, que " loisiveté est mère de tous les vices ". Rousseau, plus radical, déclare : " celui qui mange dans loisiveté ce quil na pas gagné lui-même le vole, [...] il ne diffère guère à mes yeux du brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, lhomme isolé, ne devant rien à personne, a le droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à lhomme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon "(8).
Un univers, une révolution mentale, sépare ces deux jugements de valeur, révolution dont Hegel puis Marx sont à la fois les témoins et les acteurs. Pour eux, le travail nest plus une activité sans nom(9), cest une composante essentielle de la valeur économique ou comme lavait déjà dit A. Smith : " the real mesure of the exchangeable value of all commodites "(10). Cest surtout ce qui distingue radicalement lhomme des autres espèces vivantes et len sépare toujours davantage : homo erectus puis homo faber puis homo sapiens, cest-à-dire toujours homo laborans. " Dans le travail, la conscience de soi sextériorise elle-même et passe dans lélément de la permanence "(11). Le travail nest plus servilité ou malédiction, il est ANTHROPOGENE, cest-à-dire : créateur dhumanité. En lui, grâce à lémergence des techniques et de leur transmission, des échanges et des communautés stables et structurées, de la parole et de la pensée dont il est le pivot secret(12), sopère un partage dordre métaphysique entre lhumanité et le reste de la création.
b. Les trois caractères constitutifs du concept moderne de travail.
" Labeille, dit Marx(13), défie, par la structure de ses cellules, lhabileté de plus dun architecte. Mais, ce qui distingue le plus mauvais architecte de labeille la plus experte, cest quil construit la cellule dans sa tête, avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans limagination du travailleur ". Les prouesses de linstinct, les secrets de la nature vivante peuvent bien défier notre compréhension, ils ne sauraient égaler la fécondité de la raison. Tout travail est dabord une activité réfléchie, orientée vers une fin, qui suppose un projet, une idée : modèle, procédé de fabrication, besoin à satisfaire, etc. et donc un futur, des possibles, qui ne deviendront réalité que grâce aux efforts combinés, à la sagesse, à lhabileté, voire au courage dun certain nombre dhommes.
Tout travail suppose une structure sociale qui répartit les rôles et permet les échanges, tout travail crée et suppose un système doutils dun côté, un ensemble de produits extérieurs de lautre. " Lhomme est un animal fabricateur doutils. Les débris des anciens moyens de travail ont pour létude des formes économiques des sociétés disparues, la même importance que la structure des os fossiles pour la connaissances des espèces disparues. Ce qui distingue une époque économique dune autre, cest moins ce que lon fabrique, que la manière de fabriquer, les moyens de travail par lesquels on fabrique "(14). Le travail est donc au cur de la civilisation matérielle au sein de laquelle, sinstituent les superstructures immatérielles(15). Il est, pour les modernes, transformation de la nature, production et instauration dun ensemble dartifices devenu notre milieu naturel mais en réalité, monde de la culture et de lhistoire.
Enfin le travail, et le travailleur avec lui, créateur de richesse et de multiples prestations utiles peut certes être méprisé, ou encore déshumanisé, il est porteur de dignité. Il contient, par la lutte syndicale et politique et pour la reconnaissance de ses droits, une promesse de libération. Dans la célèbre dialectique dite du " maître et de lesclave ", Hegel montre avec brio comment, grâce au travail qui le forme et lui permet de produire les moyens de son indépendance, lesclave antique devient, au terme de son labeur, " le maître du maître ", cest à-dire le bourgeois-citoyen de 1789.
c. Sens métaphysique du travail : le moment hégélien.
Lopposition du jugement de Cicéron et de ceux de Hegel et de Marx sexplique certes par la transformation, grâce au progrès et à la rationalisation des techniques, du labeur ancestral, routinier et répétitif, en métiers et professions spécialisées et rémunérées, qui commence dès la Renaissance. Elle sexplique aussi par linstauration de systèmes juridiques, bancaires et monétaires complexes qui caractérisent le capitalisme.(16). Mais elle est dabord un changement de mentalité : la conséquence dun nouveau système de valeurs qui fait primer leffort socialement utile et productif sur les activités spéculatives et la vie contemplative, devenue précisément improductives. Les signes se sont inversés, le positif est devenu négatif : ce qui était servilité est libération, ce qui était labeur, accomplissement. Car, et cest laxe de ce renversement, le travail confronte lindividu à la nécessité des contraintes sociales et à la résistance de la matière. Le travail, dit Hegel, est nécessité surmontée. Ce nest donc pas tant le salariat ou la production dune uvre utile qui définissent, pour nous, le concept de travail, cest lépreuve transformatrice qui incorpore une forme dans une matière, leffort et lénergie dépensée. Cest pourquoi il est possible de parler de travail intellectuel tout aussi bien que de travail manuel, tant il est vrai quil demande, lui aussi, ténacité, fatigue et quil opère une transformation de la matière, par exemple des informations. Matière qui comme le note Bergson, " par la résistance quelle oppose et par la docilité où nous pouvons lamener, est à la fois lobstacle, linstrument et le stimulant, éprouve notre force, en garde lempreinte et en appelle lintensification(17). ". Ainsi : " Travail (Arbeit) et Souffrance (Schmerz) manifestent leur intime parenté métaphysique".(18)
Et cest Hegel qui, écartant lidéalisme et les beaux sentiments des romantiques, donne à cette parenté son statut philosophique et au concept de travail, ses lettres de noblesse. Prenant modèle sur la crucifixion et la rédemption du Christ médiateur, il déclare : " la vie de Dieu peut bien être décrite comme un rapport de lamour avec soi-même mais cette idée sabaisse jusqu'à lédification et même, jusqu'à la fadeur, lorsquil y manque le sérieux, la douleur (Schmerz), la patience et le travail du négatif (Arbeit des Negativen) "(19). Pas de salut sans médiation de la liberté et de la nécessité, de lesprit et de la matière, du désir et de la douleur : " le travail est désir réfréné, disparition retardée, le travail forme "(20). Il est facile de relier à ce fondement la valorisation morale du travail puisque, par la souffrance et la patience quil impose au corps et à lesprit, il apprend lendurance, la méthode, lordre et la discipline ; toutes valeurs bourgeoises appelées à un bel avenir dans lécole, latelier, larmée et même la prison.(21)
Quil soit utile et même indispensable dapprendre à sublimer et réprimer ses pulsions et que la discipline du travail y contribue, cest ce que tout un chacun est bien obligé davouer, faut-il pour autant faire de la contrainte une vertu ?
(1)Philosophe français, 1905, 1950, fondateur de la revue
Esprit en 1935. Cf. de lui : Le personnalisme, coll. Que sais-je
? .
(2)Cf. F. Braudel : Civilisation matérielle, économie
et capitalisme .
(3)Dans Léthique protestante et lesprit du
capitalisme, publié en 1920, Max Weber a magistralement
montré le lien entre la sacralisation de la vie professionnelle
(Beruf) et les développements en Allemagne du luthéranisme
après le mort de son fondateur : estimer que le
devoir saccomplit dans les affaires temporelles, et quil
constitue lactivité morale la plus haute que lhomme
puisse sassigner ici-bas - voilà sans conteste le
fait absolument nouveau . Ed. Plon , Agora, p.90 .Cette
connotation religieuse est toujours implicite par exemple dans
lexpression française gagner sa vie .
(4)Selon J.P. Vernant : la langue grecque ne connaît
pas de terme correspondant à celui de travail.[...] Lhomme
[grec] na pas le sentiment de transformer la nature mais
plutôt de sy conformer,[...] il na pas non plus
le sentiment de créer, par son effort à la tâche,
et quelque soit son métier, une valeur sociale.[...] En
même temps que le métier se situe en marge du domaine
propre de la cité, lopération fabricatrice
de lartisan constitue un niveau et un type daction
entièrement extérieurs à la praxiz [praxis],
cest-à-dire à laction [essentiellement
la politique et le métier des armes]. Travail et
esclavage en Grèce ancienne, Ed. Complexe, 1988, p.3 et
23 .
(5)Genèse, III, 17 et sq. La terre sera maudite,[...]
vous nen tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre
vie quavec beaucoup de peine.[...] Vous mangerez du pain
à la sueur de votre visage, jusqu'à ce vous retourniez
à la terre dont vous avez été tirés
.
(6)De Officiis, ou Traité des devoirs, 1.150-151.
(7)Salaire ou paye du salarié, honoraires du médecin
ou par exemple de lavocat, traitement du fonctionnaire,
toutes ces distinctions lexicales révèlent de fines
différences qui témoignent de la persistance de
ces hiérarchies.
(8)LEmile, Ed. G.F., p.253. Cette déclaration à
laccent plébéien, radicale et anti-aristocratique,
est devenue pour nous, loutrance verbale de certains termes
exceptée, un banal lieu commun.
(9)La langue médiévale parle plutôt de labeur.
Il semble dailleurs que le mot français de travail
vienne du latin populaire trepalium, variante de tripalium, instrument
de torture à trois pieux ou structure de
bois destinée à immobiliser les gros animaux domestiques
pour les ferrer ou les soigner. Le français garde ce sens
doloriste du terme, torture et contrainte, dans de nombreuses
expressions telle : la salle de travail ou daccouchement.
(10)Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations, 1776.
(11)Hegel, La phénoménologie de lesprit, trad.
Hyppolite, Aubier, 1943, t. 1, p.165.
(12)Spécialiste de la préhistoire et de ses techniques,
A. Leroi-Gourhan ( 1911-1986 ) a mis cet aspect en évidence
dans de nombreux ouvrages, par exemple dans Le geste et la parole.,
Albin Michel, 1964.
(13)Le capital , I, 3° sect., chap.7, Il y réalise
son propre but dont il a conscience, qui détermine comme
une loi son mode daction, et auquel il doit subordonner
sa volonté. Et cette subordination nest pas momentanée.
Luvre exige pendant toute sa durée, outre leffort
des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne
peut elle-même résulter que dune tension constante
de la volonté. , G.F., p. 140.
(14)Marx, cf., note 13.
(15)Pas duvre même littéraire ( livres,
C.D.-ROM, etc.) sans manufacture , pas de science, sans ingénieurs
et industries.
(16)Cf. par exemple : A. Cotta, Le capitalisme, 1977, Que sais-je
?, N°315.
(17)Leffort intellectuel, in Lénergie spirituelle,
P.U.F., p.153.
(18)Heidegger, Questions I, Gallimard, 1968, p.224.
(19)Phénoménologie de lesprit., t.1, p.18.
(20)Pour Hegel tout travail est par essence aliénation
: Entaüsserung, extériorisation, et Entfremdung, aliénation,
dun côté, vente, location ou achat de ce qui
vous appartient ( ici la force de travail ), de lautre,
sentiment détrangeté ( ici affrontement du
principe de réalité et de la contrainte de la nécessité
). Ce caractère est à distinguer avec soin de la
théorie marxiste du travail aliéné qui désigne
lexploitation capitaliste qui ne restitue au prolétaire,
de la plus-value ou valeur ajoutée à la matière
par son travail, que ce qui est strictement nécessaire
à la reconstitution de ses forces et dont nous reparlerons
plus loin ( partie III ).
(21)Michel Foucault a magistralement décrit cette logique
disciplinaire dans Surveiller et punir.
II Morale du travail et mystification : défense des activités inutiles
a. "Surveiller et punir", la morale dutravailcommerépression des désirs personnels et discipline sociale.
" Dans la glorification du " travail ", dans les infatigables discours sur la " bénédiction du travail ", je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourdhui à la vue du travail, on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin jusquau soir, quun tel travail constitue la meilleure des polices, quil tient en bride et sentend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de lindépendance "(22).
Nietzsche vise à la fois les socialistes et les libéraux, tous d'accord avec Kant le protestant pour dire que "lhomme a besoin doccupation, et même de celles qui impliquent une certaine contrainte.[...] Si Adam et Eve étaient restés au Paradis [...] lennui les eût torturés tout aussi bien que dautres hommes dans une situation semblable. Lhomme doit être occupé de telle manière quil soit rempli par le but quil a devant les yeux, si bien quil ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit celui qui suit le travail(23). Ainsi lenfant doit être habitué à travailler. Et où donc le penchant au travail doit-il être cultivé, si ce nest à lécole ? " et de critiquer les pédagogues qui croient que lon peut sinstruire par le jeu. Mais, ajoute-t-il sagement, " léducation doit comprendre la contrainte, mais elle ne doit pas pour autant devenir esclavage ". On ne saurait mieux pointer la difficulté . Le travail apprend à sublimer(24) son énergie vers des buts extérieurs mais encore faut-il quil lui laisse du champ. Comment distinguer la docilité de lautonomie, le but imposé du but choisi ? Si le plaisir pris au travail bien fait, par delà les souffrances endurées, est séparé du désir personnel, seules des gratifications extérieures à la tâche effectuée : salaire, réussite sociale, etc., peuvent alors fournir une motivation satisfaisante.
" Chercher un travail pour le gain, cest maintenant un souci commun à presque tous les habitants des pays de civilisation ;[...] aussi sont-il peu difficiles dans leur choix pourvu quils aient gros bénéfices " note encore Nietzsche, et dajouter cette pointe immoraliste, comme à lintention de Kant, " mais il est des natures plus rares qui aiment mieux périr que travailler sans joie [...]. Les artistes et les contemplatifs de toute espèce font partie de cette rare catégorie humaine, mais aussi ces oisifs qui passent leur existence à chasser et à voyager, à soccuper de galants commerces, ou à courir les aventures. Ils cherchent tous le travail et la peine dans la mesure où travail et peine peuvent être liés au plaisir, et, sil le faut, le plus dur travail, la pire peine. Mais, sortis de là, ils sont dune paresse décidée, même si cette paresse doit entraîner la ruine [...]. Ils craignent moins lennui quun travail sans plaisir, il faut même quils sennuient beaucoup pour que leur travail réussisse "(25).
b. Les ambiguïtés d'un terme polysémique : essai de classification.
Le travail pour le gain financier ou social ( prestige, pouvoir, signes de reconnaissance) ou la profession ( production dun bien socialement utile ) et le travail créateur ( production dune uvre ) représenteraient deux extrêmes du terme générique de " travail " ( même sil est possible de les concilier parfois )Travail salarié dun côté ou mercenaire, travail qui porte en soi sa récompense, le travail scolaire ou celui de lartiste par exemple, de lautre. Sans doute serait-il justifié de distinguer aussi un troisième pôle qui serait loccupation (hobby, bricolage) dont le seul but est de se distraire de soi et de soccuper.
La valorisation moderne du travail a dissipé les précieuses distinctions antiques qui balisaient la réflexion avant lapparition de ce concept. Pire, dans une inflation continuelle, le terme sest mis à désigner tout et nimporte quoi. De létude, (du latin studium, cest-à-dire zèle ou passion), à la tâche, quelle qu'elle soit, qui demande quelque effort comme " cultiver son jardin " (besogne du sage selon Voltaire). Cette ambiguïté permet à la morale du travail de déployer ses mensonges en remplaçant sans cesse un sens par un autre. Sans compter la différence essentielle, à lintérieur de la profession, entre la tâche choisie ou libérale et la tâche acceptée uniquement pour le salaire voire, dans certaines parties du monde, servile . Ne faut-il distinguer aussi à lintérieur de cette dernière catégorie : la technique dun côté, " aptitude à produire accompagnée de règle (ou de raison, cest-à-dire de savoir et de réflexion )et de lautre, le labeur, pure dépense dénergie.
Il semble enfin urgent de rappeler lexistence dactivités qui dépassent la sphère de lutile et nen demeurent pas moins pour autant essentielles. Il est temps de se poser la question de savoir ce que signifie " faire un homme " ?
c. Les différentes formes de vie : loisir et problème des besoins.
Aristote distinguait la " vie des besoins ", la " vie active " et la " vie contemplative " auxquelles correspondaient trois niveaux du Bien et trois degrés de lactivité : léconomique et la jouissance des sens ou encore la richesse, la politique et la quête des honneurs liée idéalement au souci de la justice , et la science et la philosophie liées à la recherche de la vérité et dont le sommet était la Sagesse. De fait, même si elle peut devenir une profession, la politique et à fortiori la sagesse, ne relèvent pas au sens strict du travail cest-à-dire de la production dune uvre économiquement utile. De nombreuses autres activités échappent ainsi à la sphère du travail entendu en ce sens : où placer en effet léducation ? lémotion esthétique ? la lecture des romans ? plus encore la vie affective, l'amour ou haine(26) ? Quête de justice, désir de savoir, souci du sacré et tout simplement, recherche du bonheur, toute ces "occupations" sont réellement instauratrices dhumanité(27). Elles permettent à lêtre humain de " sactualiser ", cest-à-dire de saccomplir. Nest-ce pas delles, et delles seules que lon peut dire à bon droit quelles " travaillent à faire un homme ". Marx lui-même déclare que " le domaine de la liberté commence seulement là où cesse le travail qui est déterminé par la nécessité et la finalité extérieure "(28). Il y a un dehors du travail qui a dautant moins dinsignifiance que, indépendamment des autres avantages qui peuvent sy rattacher, il a sa fin en lui-même. Or ce qui occupe ce temps nest pas seulement le repos du travailleur qui reconstitue ses forces mais une activité qui demande autant dattention, dénergie et de vigilance que la transformation de la nature. Et du temps, beaucoup de temps.
Non pas le temps vide du seul désoeuvrement, ou le temps libre de la détente : " la vie active saccompagnant toujours de fatigue et de tension, lhomme qui travaille a besoin de délassement"(29) mais le temps autonome, disponible. Le temps à soi, dont on dispose souverainement, congé donné à lagitation extérieure, disponibilité pour une activité choisie(30). Mozart, paraît-il, composait en regardant les joueurs de quilles, Descartes, allongé au matin sur son lit. Il est assez connu que les moments de répétition méthodique et studieuse moments de travail, détude et dapprentissage, ne sont pas ceux de linvention ni de la création(31). Les anciens employaient le terme de loisir ( s c o l h , scholè, doù école en français) pour désigner létat de libération de la servitude des besoins vitaux sans lequel lhomme ne peut sélever au dessus de la pression de la nécessité et de lurgence davoir à trouver du pain(32).
Certes les sciences, les religions ou les guerres par exemple, ne sont pas totalement coupées du souci de lutile mais elles visent dabord le prestige, la pureté ou le savoir. Elles suspendent la logique du seul intérêt vital qui commande au contraire irrémédiablement le travail salarié(33). Il faut donc, contre la morale du travail, réévaluer et défendre cette notion du loisir ( et non des loisirs). Les parents qui éduquent leur enfants, lélève qui étudie et se forme, lauditeur dun concert, le citoyen qui vote, le savant qui fait une découverte, le sage qui médite ou le croyant qui prie, ne travaillent pas. Lartiste qui crée ou le musicien qui joue ou qui interprète ne travaillent que dans la mesure où il se prépare à cet accomplissement de soi quand, par exemple, il fait ses gammes.
Cependant le professeur, le savant, lartiste, le soldat touchent une rémunération et néchappent pas à la nécessité matérielle. Or c'est ici que le travail retrouve sa valeur. Ne peut-on dire que la profession en nous ramenant à la réalité davoir à gagner sa vie, en nous rendant utiles ou tout au moins en nous contraignant à la reconnaissance sociale de la valeur de notre tâche " travaille à faire de nous des hommes " (34)? Abordant la question des honoraires, Freud note avec férocité que : " Lanalyste sattend à voir les gens civilisés traiter de la même façon les questions dargent et les faits sexuels, avec la même duplicité, la même pruderie, la même hypocrisie. Cest pourquoi le médecin décide de prime abord de ne pas abonder dans ce sens, mais de traiter devant le patient les questions dargent avec la même franchise quil en exige lui-même de son patient en ce qui touche la sexualité "(35). En celle-ci comme en celles-là , il sagit de subvenir à ses besoins, donc de plaisir, de puissance et de liberté. Au lieu dopposer liberté et travail, il faut alors poser la question de la liberté à lintérieur du travail.
(22)Nietzsche, Aurore, ° 173, texte écrit dans les
années 1880.
(23)Réflexions sur léducation, éd.
Vrin, p.111. Il est caractéristique de cette stratégie
de répression des pulsions, sexuelles en particulier, que
lauteur nenvisage dautre activité pour
Adam et Eve, encore dans lEden, que dêtre
assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la
beauté de la nature ( ! ) . De même il peut
écrire que : La plus grande jouissance sensible
qui ne se mêle daucun dégoût consiste
quand on est en pleine santé à se reposer après
le travail. Le penchant à prendre du repos sans avoir travaillé,
quand on est en pleine santé, sappelle paresse ,
Anthropologie, °87.
(24)A la fois élévation (cf. la catégorie
esthétique du sublime) et transmutation, métamorphose
(la sublimation des alchimistes).
(25)Le gai savoir, °42.
(26)G. Bataille a longuement développé ce thème
de la dépense en pure perte lié par exemple au déchaînement
des émotions dans Lérotisme ou dans La part
maudite.
(27)Du fait que certaines de ces activités peuvent devenir
des professions, elles réintègrent le concept de
travail ; mais cest toujours sous le signe de lambiguïté
: être artiste, homme politique, éducateur ne sont
pas réellement des professions . Cette difficulté
est masquée par le flou qui entre dans la définition
de la profession comme production de biens socialement
utiles . H. Arendt dans La crise de la culture, rappelle
quà la différence de nos sociétés
modernes qui survalorisent les artistes, le philistin était
en Grèce ancienne lartiste lui-même, saltimbanque
toujours suspect dêtre trop intéressé
financièrement et affectivement dans son uvre pour
être honnête. Seul le spectateur est suffisamment
désintéressé ( Gallimard, 1972, p. 263).
(28)Le capital, t. III , 2° partie, chap. 48.
(29)Aristote, Ethique à Nicomaque, X, 6. Mais ajoute-t-il,
nous ne laisserons les amusements sintroduire quen
saisissant le moment opportun ( kairoz )den faire usage,
dans lidée de les appliquer à titre de remèdes
lagitation que le jeu introduit dans lâme est
une détente et, en raison du plaisir qui laccompagne
un délassement . Ce que nous appelons les loisirs,
au besoin culturels, séries télévisées,
centres de loisirs, etc., répondent à cette fonction
les articles offerts par lindustrie des loisirs sont
bel et bien consommés comme tous les autres objets de consommation.
Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus
vital de la société, même sil ne sont
peut-être pas aussi nécessaires à sa vie que
le pain et la viande. [...] Cest le temps de reste qui reste
après que le travail et le sommeil ont reçu leur
dû Arendt, Id., p. 263.
(30)Ainsi Van Gogh peut écrire de façon si pathétique
à son frère : Eh bien mon travail à
moi, jy risque ma vie et ma raison y a fondu de moitié
. Lettres à son frère Théo, éd.
Grasset, p. 298.
(31)Toute aptitude réellement maîtrisée, art,
science, sports demande donc beaucoup de travail, cest-à-dire
dexercice.
(32)Aristote, id. : Le loisir semble contenir en lui-même
le plaisir, le bonheur, et la félicité de vivre
.
(33)Comme le dit Hegel, cest lesclave qui, en se rendant
sans combattre, suit le mieux cette logique.
(34)Si bien quau fond, ce sont les traits archaïques
et étymologiques qui définissent vraiment le sens
commun à tous les usages du terme de travail : ce nest
pas un jeu mais une contrainte, du plaisir mais de la peine (qui
peut finalement sallier au plaisir), et cest toujours
la conséquence de la servitude des besoins.
(35)La technique psychanalytique, P.U.F., 1953, p.90.
III Le problème du travail aliéné
a. Les illusions du progrès.
Si le travail est ce qui permet de subvenir à ses besoins en disposant dun salaire, de pouvoir faire reconnaître ses droits et dêtre indépendant, cest alors en lui que commence le domaine de la liberté. Il faut le tenir pour le pivot de la reconnaissance sociale et politique. Il est, dans nos sociétés, instaurateur de socialité et de citoyenneté(36). En effet, refusant le principe aristocratique de la naissance et de lhéritage et le modèle de la tradition ou de la préservation des structures et des hiérarchies immémoriales, refusant aussi linjustice économique dune richesse qui reposerait sur le seul héritage de pères en fils, celles-ci sefforcent de concilier, grâce à lui, individu et collectivité, contrainte et soumission, mérite et rétribution(37). Encore faut-il sentendre sur ce que cela recouvre.
Or, le " monde du travail " comme le concept de profession dextraordinaires disparités non seulement, dans le contenu des tâches, dans les différences de statuts ou dans le niveau de rémunération, mais surtout, dans lintérêt, la variété et la part laissée en chacune delles à linvention, à linitiative, à la fantaisie, à la responsabilité qui varie considérablement au sein dune même entreprise. De surcroît, lintroduction de la rationalité au sein de la production na pas apporté toutes les promesses de progrès quelle semblait contenir : surmonter les crises économiques, répartir les charges, diminuer la pression de leffort, augmenter le niveau de vie et la quantité de bien-être matériel. Ou plutôt, les extraordinaires transformations quelle a permises et les progrès accomplis ont rendu par contraste les imperfections toujours plus intolérables ; dautant que la réalisation dune ambition prométhéenne de contrôle et de maîtrise de la production rend les responsables politiques, économiques et autres, toujours plus responsables, là où les sociétés traditionnelles pouvaient accuser le destin, la nécessité ou les dieux et fonder la répartition des métiers sur le maintien des hiérarchies ancestrales(38).La conséquence la plus frappante de cette mutation est que les questions dorganisation et de répartition du travail sont rentrées au cur du débat et de la gestion politique dès le milieu du XIXème siècle pour ne plus les quitter. En effet, lorsque la souffrance et les inégalités ne peuvent plus être attribuées à la nécessité ou à un ordre naturel alors surgit tout à la fois la promesse dune libération ou dune gestion rationnelle des ressources et des hommes et la révolte face à ce qui apparaît comme oppression et une exclusion dune grande partie de lhumanité des fruits du progrès., doù une lutte des classes sans doute constitutive de nos sociétés.
En effet, seul lhomme peut opprimer lhomme. Le travail ne nous confronte pas seulement à la résistance de la matière et aux richesses de la nature quil sagit de découvrir et dexploiter avec ingéniosité, le travail nous confronte surtout à nos semblables et à lorganisation sociale. Il pose des problèmes de pouvoir dont il nest pas sûr quils soient conciliables avec lidéal de liberté et dégalité des sociétés démocratiques. Marx soutient, en effet, que lorganisation moderne des systèmes de production industriels, le capitalisme, loin de libérer le travailleur, lopprime, lexploite en le transformant en une marchandise soumise à la seule rentabilité comptable, à la division du travail, le spolie enfin de son travail : lentreprise réinvestissant la valeur ajoutée au produit et ne restituant au travailleur sous forme du salaire que ce qui est strictement nécessaire à sa conservation vitale(39). Ces trois caractères définissent et circonscrivent ce quil désigne comme le travail aliéné.
b. Capitalisme et oppression : le "travail aliéné" selon Marx.
" En partant des hypothèses de léconomie politique elle-même, [ la propriété privée, la séparation du travail, du capital et de la terre, ainsi que celle du salaire, du profit capitaliste et de la rente foncière, tout comme la division du travail, la concurrence, le marché,] nous avons montré que louvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable, et que la misère de louvrier est en raison inverse de la puissance et de la grandeur de sa production, que le résultat nécessaire de la concurrence est laccumulation du capital en un petit nombre de mains, donc la restauration encore plus redoutable du monopole ; quenfin la distinction entre le capitaliste et le propriétaire foncier, comme celle entre paysan et ouvrier de manufacture disparaît et que toute la société doit se diviser en deux classes, celle des propriétaires et celle des ouvriers ou prolétaires "(40).
Marx qui avait sous les yeux dans la Londres de la fin du siècle dernier prophétisait la paupérisation croissante de la classe ouvrière, la scission inéluctable entre les classes exploitantes et les classes exploitées, laggravation des crises économiques et la fatalité dun processus révolutionnaire dans les pays les plus développés ( Grande-Bretagne et Allemagne à son époque ), il pensait enfin que la gestion socialisée ou communiste des moyens de production mettrait fin à lexploitation capitaliste. Sur tout ces points, nous savons quil sest trompé : les sociétés développées ont vu lémergence de classes moyennes largement bénéficiaires de la croissance, le système économique a apprivoisé les crises censées labattre, les révolutions socialistes nont réussi que dans des pays à lindustrialisation récente et peu développée ( Russie, Chine, Vietnam etc. ), enfin, le bilan des régimes socialistes et populaires est sombre tant sur le plan économique que sur le plan politique. Pourtant, il faut, sous le Marx prophète, ne pas oublier le Marx analyste de son temps, et à son analyse du travail aliéné.
Pour partir du point le plus éloigné de la stricte sphère économique, la dépossession ou laliénation du travail procède dabord selon Marx, de la destruction politique de toute les entraves médiévales à la liberté du travail : corporations, solidarités sociales et géographiques, traditions etc. . Le travailleur moderne nest certes ni esclave ni serf, il est juridiquement libre mais cest une liberté vide qui le réduit au rang dindividu à qui et pour longtemps, par souci de la défense des libertés individuelles et du droit de propriété, tout droit de grève, dassociation et de manifestation sera interdit(41). Lhomme des droits de lhomme est un homme abstrait, ses droits sont seulement formels. Leur réalité est conditionnée à la réalité des revenus. Face au patron, louvrier " est libre et égal en droit ", en réalité, sa marge de manoeuvre est très faible et il na souvent le choix quentre supporter linjustice ou être renvoyé, remplacé par un chômeur, " armée de réserve des capitalistes ", comme le dit Marx. Paternalisme, soumission, mépris pour une classe réputée dangereuse, vicieuse ( le travailleur est souvent dit paresseux, insoumis, violent, inculte, alcoolique ), exclusion des droits politiques soumis à des conditions de revenus et de stabilité géographique, dans sa réalité quotidienne et dans les discours de lidéologie conservatrice, la situation de la classe ouvrière diffère peu dans nos pays au XIX° de celle des esclaves grecs. Cette situation a-t-elle totalement changée ?(42) Le phénomène de lexclusion cest-à-dire en fait, la précarisation des emplois, la fragilisation des statuts et lampleur des licenciements économiques liée aux constantes restructurations " compétitives " dont le simple travailleur est très souvent le jouet passif, en est un des symptôme contemporain.
Laliénation du travail se caractérise en second point, par la séparation de la finance et de la création réelle des richesse : de la sphère du capital, de la maîtrise comptable et des circuits spéculatifs, monétaires et boursiers et, de lautre côté, de la sphère de la production dans lequel lhomme au travail nest quun paramètre abstrait et négligeable, séparation qui se redouble au sein des entreprises dune division accrue entre les postes de conception et de commandement et les postes de pure exécution.
Enfin laliénation ou dépossession du travail est interne au processus du travail lui-même. " Louvrier devient esclave de son objet de travail ". Il produit ce qui lopprime : cest-à-dire aussi bien la prospérité des actionnaires et des dirigeants que le système de production qui devient de plus en plus performant et réclame de lui de plus en plus de travail. " Dans le travail, le travailleur moderne, ne saffirme pas mais se nie, ne sent pas satisfait mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, louvrier na le sentiment dêtre lui-même quen dehors de son travail et dans le travail, il se sent étranger à soi-même. [ ... ] Dans ces fonctions dhomme, il ne sent plus quanimal. [ ... ] Lactivité est passivité, la force, impuissance, la procréation, castration "(43).Cette forme du travail travaille à défaire les hommes.
Cette auto-négation peut se manifester de multiples façons. Cest surtout le processus de division du travail, le travail parcellaire ou " en miettes ", mis en scène de façon si frappante dans Métropolis de F. Lang ou Les temps modernes de C. Chaplin qui en est lemblème. Son principe est intrinsèque à la rationalité économique et a été décrit avec précision par A. Smith dès le début du XIX° : " un homme qui ne serait pas façonné à se genre douvrage, dont la division du travail a fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont linvention est probablement due encore à la division du travail, cet ouvrier, si adroit quil fût, pourrait à peine peut-être faire une épingle dans toute sa journée, et certainement, il nen ferait pas une vingtaine. Mais, de la manière dont cette industrie est à présent conduite, non seulement louvrage entier forme un métier particulier, mais même cet ouvrage est divisé en un grand nombre de branches, dont la plupart constituent autant de métiers particuliers. Un ouvrier tire le fil à la bobine, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête est elle-même lobjet de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une besogne particulière ; blanchir les épingles en est une autre ; cest même un métier distinct et séparé que de piquer les papiers et dy bouter les épingles ; enfin, limportant travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes, quoique dans dautres le même ouvrier en remplisse deux ou trois. Jai vu une petite manufacture de ce genre qui nemployait que dix ouvriers et [...] où ils venaient à bout de faire entre eux environ douze livres dépingles par jour. "(44). Ce texte contient en substance toute la dynamique de la croissance industrielle mais aussi toute la charge de déréalisation et de parcellisation dun métier dont le sens et lintérêt disparaissent à mesure quil est divisé et que les gestes deviennent automatismes et leur justification inutile. Soumis au seul impératif de la performance commerciale, conditionné par la division radicale entre les tâches de conception et celle de pure exécution, il recrée la situation de lesclave qui travaille sans comprendre. " Si les navettes tissaient toutes seules, disait déjà Aristote, alors les maîtres doeuvres nauraient nul besoin de manoeuvres ni les maîtres desclaves "(45). Le paradoxe veut que le machinisme et la rationalisation qui semblaient résoudre lobjection nont pas évacué la soumission hiérarchique et la pénibilité, la monotonie et la dureté des tâches de stricte exécution mais les ont aggravées. En rapprochant lhomme de lautomate, en laffectant à son service, ils ont multiplié les situations doppression et la transformation continue des métiers, facteur de progrès mais aussi de déracinement, dangoisse et de chômage. La machine prive louvrier peu qualifié de son travail, fait disparaître quantité de métiers traditionnels, accroît certes la production et donc la prospérité, permet lapparition de nouveau métiers hautement qualifiés mais aussi les besognes serviles " Les contremaîtres égyptiens avaient des fouets pour pousser les ouvriers à produire, Taylor a remplacé le fouet par les bureaux et les laboratoires, sous le couvert de la science "(46). Hébétude, monotonie, humiliation, angoisse du futur. Lusine nest que la forme la plus voyante de ce phénomène mais son examen vaut " épreuve cruciale " pour tester laffirmation dE. Mounier.
c. Vers une libération par le travail ?
Nous touchons là les limites du concept moderne de travail qui était censé surmonter dialectiquement selon Hegel la nécessité et produire la liberté concrète. Pour une grande partie de lhumanité, le travail nest quun moyen de subvenir à ses besoins, la forme moderne de lesclavage et en même temps une denrée rare quil faut se disputer ou, on nose lespérer, se partager, puisquil ny a visiblement pas, peut-être même de moins en moins, de travail pour tous(47). Mais cette situation fait paradoxalement dautant mieux ressortir la valeur du travail. Sil y a scandale, cest parce que le travail est pour nous réalisation de soi, rendue ici impossible, mise au service de la soumission : " procréation " devenue " castration ".
" Il est venu beaucoup de mal des usines dit encore S. Weil, et il faut corriger ce mal dans les usines. Cest difficile, ce nest peut-être pas impossible. Il faudrait dabord que les spécialistes, ingénieurs et autres, aient à cur non seulement de construire des objets, mais de ne pas détruire des hommes. Non pas de les rendre dociles, ni même de les rendre heureux, mais simplement de ne contraindre aucun deux à savilir ". Tout travail, dans les faits, ne travaille pas à faire un homme. Par définition dailleurs, il est la marque de notre servitude à légard de nos besoins physiologiques, il nous socialise et nous confronte à la violence de la société humaine, à la résistance de la nature, à la dureté de la sublimation, il ne peut donc être question de le transformer en un pur plaisir. Il deviendrait jeu(48). Il nempêche que se conquérir sur lesclavage, obtenir la victoire sur la nécessité est sans doute ce quil y a de plus beau dans lhumanité " Une équipe de travailleurs à la chaîne surveillés par un contremaître est un triste spectacle, au lieu quil est beau de voir une poignée douvrier du bâtiment, arrêtés par une difficulté, réfléchir chacun de son côté, indiquer divers moyens daction, et appliquer unanimement la méthode conçue par lun deux " ; Initiative, part laissée à la pensée, confiance réciproque, possibilité de comprendre de chaque poste de travail lensemble de luvre à réaliser et son utilité tel est lidéal qui pourrait servir de règle pour juger dun travail vraiment humain. " Louvrier pleinement qualifié formé par la technique des temps moderne, conclut lauteur, est peut-être ce qui ressemble le plus au travailleur parfait. "(49)
E. Mounier na jamais prétendu que le travail suffisait à faire un homme mais quil y travaillait. Dans une actualité qui voit enfin se profiler, mais avec une certaine anxiété, la réalisation du rêve ancestral dune libération du travail avec la probabilité de longues périodes dexistence sans travail, mais qui reste dautre part soumise hystériquement à lobsession comptable, qui voit laccroissement constant dune " fracture ", faite de jalousie et de peur et de mépris mêlés et symétriques entre ceux qui travaillent et gagnent toujours plus, et le reste , broyé par la roue du " progrès ", abreuvé de divertissements insipides mais très rentables, qui vit dexpédients et danxiété. Il faut défendre lhumanisation du travail et le primat du travailleur sur son produit mais aussi la valeur du loisir et de toutes ces activités instauratrices dhumanité dont nous avons parlé : émotions et vie affective, rêverie, réflexion, aventure, sport . Même sil y travaille, le travail ne suffit pas à faire un homme, lon est pleinement homme même sans travailler.
(36)Ainsi Kant lie-t-il radicalement citoyenneté et métier
: La seule qualité qui soit nécessaire pour
[avoir le droit de vote], hormis la qualité naturelle (nêtre
ni femme, ni enfant), cest dêtre son propre
maître, par suite, cest de posséder quelque
propriété (comprenant sous ce terme toute habileté,,
métier ou talent artistique ou science) lui permettant
de pourvoir à son entretien . Théorie et pratique,
ed. Vrin p.33. Femmes, enfants, ou encore domestiques sont politiquement
mineurs puisquils ne sont pas leur propre maître.
(37)Kant est fidèle à cet idéal anti-aristocratique
et bourgeois du mérite lorsquil formule ainsi lIdée
de légalité : Que tout membre du corps
social puisse parvenir à tout degré de condition
où le peut porter son talent, son activité et sa
chance ; et il ne faut pas que ses concitoyens lui barrent la
route en vertu dun privilège héréditaire.
, Id., p.37. [Ce texte date de en 1793.] Cf. aussi larticle
6 de la déclaration des droits de lhomme et du citoyen
du 1789.
(38)Cf. les travaux de L.Dumont, en particulier Homo hierarchicus,
coll. TEL n°39. Sur le système des castes en Inde.
(39)Cest la théorie de la plus-value produite par
les travailleurs mais qui constitue le profit des actionnaires.
(40)Manuscrits de 1844, p.9, le travail aliéné,
le terme déconomie politique, opposé à
lantique économie domestique, désigne ce que
nous appelons à présent léconomie (
des économistes ). Marx pense évidemment aux travaux
des économistes libéraux tels quAdam Smith
ou J. B. Say quil a travaillé assidûment.
(41)Il faudra attendre en France la III° République
des années 1880 puis 1936 et surtout 1945.
(42)En tous cas, pas de certains discours sur les assistés
du RMI et linsécurité
qui serait croissante ( des biens en réalité et
non pas des personnes ).Sur ce point, il faut lire le travail
du démographe J. C. Chesnais, Histoire de la violence,
paru chez R. Laffont en 1981, et qui montre que dans notre pays
de vieille civilisation la violence au sens précis (meurtre
et agression ) est stable depuis un siècle et remarquablement
basse.
(43)Manuscrits de 1844, ed. sociales p. 61.
(44)Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations, Chap. premier, ed. Flammarion, t. 1, p. 72. La notion
technique et à finalité de rentabilité de
division du travail est à distinguer avec soin du principe
politique de division des fonctions tel quil a été
formulé depuis fort longtemps par Platon. Ainsi dans sa
République, celui-ci subordonne-t-il lidéal
dune société parfaite au principe de la division
des tâches et des fonctions : Chacun doit se consacrer seulement
et totalement à la tâche pour laquelle il est le
plus apte. Ainsi saura-t-il leffectuer à la perfection,
accroissant toujours pour le bien de tous, et ses compétences,
et la qualité de ce quil produit. Chacun à
sa place. Principe dordre, defficacité et de
solidarité - dharmonie dit Platon.. Lexclusivisme
de ce principe a pour but dinterdire à la classe
laborieuse, les affaires politiques, réservées à
ceux dont cest la fonction et de sopposer à
lanarchie de la démocratie où tous se mêlent
de décider de tout, sans y rien connaître. La seule
vertu du travailleur étant la tempérance, amour
de lordre et soumission à la mesure. Il ny
a pas de lutte des classes dans la société de Platon
mais seulement un amour des chefs, militaires, prêtres et
hommes dEtat. Ceci étant, il est facile à
partir de là de comprendre que le problème du travail
touche aux questions fonctions cardinales de la justice : distribution,
répartition et rétribution et quil pose de
ce fait le redoutable problème dautorité.
Qui décide de la répartition des tâches et
des fonctions ? Qui sélectionne ? Selon quels critères
?. Questions dautant plus difficiles pour les sociétés
modernes que les pôles de décision sont multiples
et les données trop complexes pour être embrassées
dun seul regard. Engagées dans un processus de transformation
constante de leurs conditions matérielles, nos sociétés
ne peuvent, pour prévoir les besoins futurs et les filières
de formation toujours plus nécessaires, tabler sur le seul
exemple du passé ni croire que lordre social est
naturel voire cosmique comme le voulait Platon. La nature
dit-il, ne nous a pas faits identiques, mais elle a donné
à chacun des dispositions pour des tâches différentes
Rép. 370b. Une telle vision soppose, par son
caractère statique, à linvention, linitiative,
et à tous les facteurs par définition imprévisibles
et dynamiques qui sont au cur de nos sociétés.
Enfin en supposant innées ces dispositions, elle évacue
toute la part de lacquis, de la formation et de la qualification
et de ladaptation qui sont au cur des conditions modernes
du travail. De toutes façons, il semble bien que lidée
dune répartition rationnelle du travail soit un fantasme
technocratique et légalité des chances
une invention de lidéologie, au mieux, un
idéal régulateur, tant il est vrai quaucun
homme, aucune institution humaine ne peut se vanter dallier
la puissance et la science et la bonté de Dieu.
(45)Politique, I, 4, 1254a.
(46)S. Weil, La condition ouvrière, Gallimard, 1951, p.289
et 353 Lauteur rappelle que la prétendue organisation
scientifique du travail , la taylorisation , nest
pas le fait dun savant mais dun contremaître.
(47)Cest un des enjeux du débat actuel sur le partage
du travail. Il commande aussi la réflexion de ceux qui
cherchent à sortir de la valeur-travail cf. par ex. A.
Gorz, Métamorphoses du travail, éd. Galilée,
1988. Reste à montrer quel autre principe que celui du
travail accompli et des services rendus peut servir de principe
de rémunération juste et applicable (cest
bien en considération du travail qui pourrait être
accompli mais que lEtat et les entreprises ne peuvent proposer
quont été instituées toutes les aides
aux chômeurs). Reste aussi à montrer comment le
partage du travail peut sétablir sans tyrannie.
(48)Freud, dans Lavenir dune illusion, note comme
symptôme de la résistance des pulsions asociales
et individualistes que les hommes naiment pas spontanément
travail . P.U.F., 1971, p.11. Mais il ajoute quaucune
autre technique de conduite vitale nattache (ne lie : bindet)
lindividu plus solidement à la réalité
ou tout au moins à cette fraction de la réalité
que constitue la société .Malaise dans la
civilisation, P.U.F., p.25.
(49)Réflexions sur les causes de la liberté et de
loppression sociale, ed. Gallimard, p. 113.
Construire le concept : textes de Arendt et Aristote.
Textes de Weber et de Smith.
Textes de Hegel et de Marx.